Archives de la Catégorie Fiction

A comme Apocalypse !

Un petit billet pour signaler deux choses :

D’abord, une nouvelle chronique de A comme Alone sur Book en Stock, signée Dupinette. Lire la suite


l’art de ne pas écrire de nouvelles…

 

Thomas Geha inside !

Une première chronique de Brins d’éternité #28 vient de tomber. Ce numéro contient ma nouvelle Mécanique de ta disparition. Il s’agit d’une histoire fantastique qui met en scène un homme à la recherche de sa femme disparue du jour au lendemain sans laisser de traces. Le pitch en est tout simple, donc. La critique du chroniqueur, assez sévère, ne m’a bizarrement pas foutu le moral en l’air : d’abord il donne plus que la moyenne à mon texte, ce qui n’est déjà pas si mal, et ensuite il dit quelque-chose de très vrai à son propos. Il la décrit comme une fiction au “rythme lent”, et à “l’émotion cérébrale”. Je suis tellement d’accord que ça m’a limite choqué !

J’ai trouvé là une bonne occasion d’aborder le sujet de la nouvelle, en tant que forme littéraire que j’utilise, et à me poser la question : “Pourquoi est-ce que j’écris des nouvelles ?”.

Quand on est un simple débutant en écriture – je crois que je ne suis plus totalement débutant ? – il se trouve que l’on cherche des formes d’expression adaptées. La nouvelle, tout comme la poésie d’ailleurs, en est une. Pour quelle raison au juste ? Sans doute parce que la forme est courte, le scénario condensé, et qu’il est donc plus aisé de finir une histoire par ce biais. Je place le verbe finir en italique parce qu’il me semble que ce verbe définit assez bien le sentiment que peut avoir un apprenti écrivain. Le texte achevé, l’auteur en herbe exprime – en lui – un sentiment de jouissance qui aboutit à une conclusion logique : j’en suis capable. Peu importe la qualité, on en est capable. Démarrer par un roman, au contraire, peut apporter le dégoût et l’insatisfaction : c’est un travail plus long (je n’ai pas dit plus difficile) et la tentation de l’abandon peut-être rapide et définitive.

J’ai publié depuis près de quinze ans maintenant un certain nombre de nouvelles, du fanzine à l’anthologie en passant par la revue. Je ne peux pas assurer que j’excelle dans ce domaine, et d’ailleurs je ne le crois pas. La nouvelle est un exercice difficile. Les textes de certains grand maîtres comme Buzzati, Lovecraft, Sturgeon, Leiber, Bradbury, m’ont donné un vertige souvent supérieur à la majorité des romans que j’ai pu lire. Une nouvelle est un récit court, a priori structuré, concentré, qui aboutit à un effet, lequel est en règle générale une chute. Certes. Parti de ce postulat, je me suis demandé si, effectivement, je me situais de ce côté de la barrière, ou pas.

En réalité, hormis ce qui concerne les short short stories ou les micronouvelles, je dois bien admettre que je ne suis pas adepte de la nouvelle à chute. Je ne dis pas que la chute n’a pas d’importance, elle en a, mais le terme est trop fort. Je parlerais d’impression, d’aboutissement,  plutôt que de chute. Et ainsi voir la fin d’une nouvelle comme l’aboutissement d’une réflexion ; que cet aboutissement soit surprenant ou pas, qu’il laisse cette sensation au lecteur que la boucle est bouclée parce qu’une certaine logique interne au récit est respectée. Je me rends de plus en plus compte – et le fantastique, la new weird, la SF en particulier  permettent cela – c’est que quand j’écris une nouvelle, je n’ai plus qu’à de rares exceptions l’envie de chercher à respecter le schéma traditionnel de la nouvelle, j’ai envie au contraire de l’exploser et de l’explorer. Ce n’est pas tant que j’aime briser les cadres, c’est juste que je ne suis pas quelqu’un de schématique. Je ne vois plus la nouvelle comme une forme d’expression classique qui à mon sens a un but précis : plaire rapidement au lecteur, avec concision, avec une idée forte, et la résolution d’une intrigue basée sur cette idée forte. Je suis tout simplement en train d’insinuer, depuis le début de ce billet, que j’écris des nouvelles, mais qu’en réalité je ne suis pas nouvelliste et que je ne cherche pas souvent à l’être (ça arrive).

Je n’écris donc pas vraiment de nouvelles. J’écris des fictions qui y ressemblent mais n’en sont pas. J’écris des fictions de laborantin. J’expérimente, je tente, j’essaie, je joue avec le fond et la forme, parce que cette fiction de laborantin est la seule façon que je connaisse et qui fonctionne sur moi pour continuer à progresser dans ma démarche d’écriture (et notamment de romancier), sur le fond et la forme.

En outre, je vis bien plus dans une littérature d’images que d’idées – parce que les images apportent les idées, en tout cas chez moi. Ce sont des images que je mets en mots et qui m’aident à progresser. Ce sont les images qui me fascinent et qui m’apportent des histoires à raconter. Les images s’assemblent et finissent par former un tout ; ces images ont une musique. C’est cette musique que j’expérimente dans mon laboratoire, et j’aime explorer, juste pour voir où elle va me guider, et dans quelles conditions.La nouvelle, comme je la conçois, me donne la sensation de vraiment écrire, pas de simplement aligner des mots.

Alors, je peux le dire ainsi : je n’écris pas de nouvelles parce que je ne les écris pour personne d’autre que moi, sans autre horizon d’attente que le plaisir de l’expérimentation, et l’expérimentation du plaisir que cela me procure. Je comprends que le chroniqueur qui a lu Mécanique de ta disparition trouve le texte lent : il l’est. Je comprends qu’il parle d’émotion cérébrale : c’est tout à fait l’idée. Qu’il l’apprécie ou pas, en fait, cela ne fait pas partie du processus de l’écriture du texte. Qu’il soit publié ne fait pas non plus partie de ce processus – et d’ailleurs je l’ai dans mon tiroir depuis très longtemps. Dois-je pour autant arrêter de soumettre ce genre de récit ? J’avoue que je ne sais pas trop. Un de mes précédent texte a reçu un excellent accueil : Sumus Vicinae (in Flammagories). Ce texte correspond tout à fait à ce que je veux écrire en terme de “nouvelles”, et que j’ai décrit. C’est de l’expérimental, du bizarre, inoculé par des images et une musique. La nouvelle – contrairement au roman pour lequel je ressens d’autres envies – est un espace de totale liberté, et ça me plaît d’investir cet espace. Je dis que je ne suis pas schématique, que je n’aime pas en tant qu’auteur le cadre de la nouvelle et c’est vrai, mais cette forme de récit me permet de m’épanouir vers des voies – des voix – qui n’ont rien d’habituelles pour moi, qui permettent tout (de se surprendre notamment), sans contraintes, même pas celles de la publication et de la réception.

La question à se poser était donc : “Pourquoi n’écris-je pas de nouvelles ?”

Parce que je ne sais pas vraiment y faire. Parce que je n’ai pas vraiment envie de savoir y faire.  Alors je fais autre chose, comme bien d’autres écrivains.


Dimension Jimmy Guieu, anthologie de Richard D. Nolane

 

Warning ! Les zombies attaquent Dimension Guieu !

… Ai rendu aujourd’hui le dernier jet de mon texte pour l’anthologie Dimension Jimmy Guieu, dirigée par Richard D. Nolane. Mon texte s’intitule “La balade de Yuln”. Il reprend les événements du roman de Jimmy, Univers Parallèles, là où le lecteur laissait les personnages à la fin du récit. L’histoire se déroule en 1982, année culte s’il en est. Sur fond de Michael Jackson et d’Evil Dead, je raconte une histoire de zombies, à classer entre Jimmy Guieu (of course) et le film Shaun of the Dead. Inutile de préciser que je suis très heureux de figurer au sommaire de cette anthologie, je ne possède pas tous les romans de Jimmy Guieu pour rien !!!

Je vous laisse avec un court extrait :

Alors qu’elle s’était accroupie derrière une table d’oranges, elle entendit un froufrou extrêmement sonore, et les cris qui l’accompagnait également. Ils la cherchaient. Elle pouvait le sentir. Levant légèrement la tête, elle aperçut un groupe de…
de… comment appelait-on cela ? Elle se remémora ce fameux clip, Thriller de Michael Jackson – la nouvelle idole de son fils – qui depuis quelques semaines faisait fureur sur Terre, ainsi qu’un film horrible que son mari lui avait montré au cinéma récemment et intitulé The Evil Dead. Voilà ! C’était cela ! Ces gens chuintant et lambins, on les appelait des zombies ! Yuln se souvenait d’avoir trouvé ce concept totalement idiot. Avec son frère Zimko, alors qu’ils étaient adolescents et encore en « formation », elle avait un jour débarqué sur une planète où les habitants primitifs, voire sans une once d’intelligence, ressemblaient à des hybrides de sapajous à front blanc et de zombies. Elle en avait parlé à Kary, après la séance d’Evil Dead. Elle lui avait alors raconté comment, un peu facétieux, Zimko avait découvert que ces primitifs explosaient en ingurgitant des orties naines polariennes, riches en soufre. Ils s’étaient bien fait gronder par leurs parents ! Kary et elle avaient beaucoup ri de cette anecdote…sulfureuse, et cette soirée-là, précisément, malgré le film affreux, lui avait laissé de bons souvenirs.

 

Parution, janvier 2011


Marionnette – nouvelle SF

Je cherchais quelque chose pour inaugurer un peu ce nouveau blog ; du coup, j’ai décidé de partager avec vous la première moitié d’une nouvelle de SF (attention premier jet) que je destine à un futur recueil de nouvelles. Attention, carré rouge, c’est plus que légèrement érotique….

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Marionnette.


 

« Puisque l’art a pour but d’augmenter notre force vitale, comment ne serait-il pas consacré au grand acte de la vie : à l’amour ? »

Hugues Rebell

 

Je me vautre sur ce long coussin bleu brodé de lys blancs tel le poussah satisfait repu des yeux et du ventre à la suite d’une orgie des sens comme seuls la richesse et le pouvoir peuvent l’apporter. Mes petits doigts, aussi dodus que des cuisses de coquelets, empoignent une dernière grappe de raisin noir dans un bol d’étain et reviennent lentement vers ma bouche aux lèvres épaisses – africaines si je n’avais été européen pure souche – et huileuses. Je croque doucement dans un grain, pour bien ressentir mes dents sur la peau fragile du fruit, pour jouir immensément, dans cet instant fugace, de cette merveilleuse impression de destruction, de ce combat entre un géant et un nain. Je suis la main de Dieu qui se replie sur sa création et la broie sans remords, sans complaisance ni affection. Parce qu’elle n’est rien d’autre qu’une chimère, une agréable chimère dont on se joue et qu’on manipule entre les doigts ; un grain de raisin, une petite bille comme une planète placée entre deux doigts. Une pression suffit pour la faire exploser. Je suis Dieu. Ou Jabba Desilijic Tiure dit le Hutt. Et sur mon coussin bleu brodé de lys blancs, je domine les cieux.
Mon corps est une arche de Noé. On pourrait y caser un couple de tous les animaux de la création ; ma peau crémeuse, rêche et boutonneuse, faite de plis et de replis, ressemble, lorsque je suis nu, comme maintenant, à des vagues de sable figées, ou a une semoule trop cuite qui dégouline lentement, trop lentement pour que cela soit réellement perceptible à l’œil nu. J’aime ma peau. J’en suis fier, et si vous souhaitez connaître l’un de mes plus grands secrets, le voici : je ne peux m’empêcher, des heures durant, de caresser ma peau, d’en rechercher les aspérités, de découvrir et redécouvrir chaque pli, d’en soulever et d’en soupeser des morceaux pour palper, avec un plaisir non feint, cette chair qui est la mienne, cette chair qui m’appartient jusqu’au dernier gramme.

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Mon arrière-grand-père avait fait fortune, à la fin du XIXème siècle, dans la prostitution et la drogue. Mon grand-père, plus gestionnaire que truand, avait perpétué cette richesse en investissant dans le textile, léguant à mon propre père, à la fin, de nombreuses firmes n’ayant rien d’autre en commun qu’une excellente rentabilité. Mon père, malin comme un singe – soyons honnête deux minutes : ce gène s’est estompé avec moi, amen – fit fructifier convenablement tous ces acquis et, à sa mort, me transmit, non sans quelques regrets, j’imagine, tout cet héritage ; et je résumerais l’état d’esprit de mon père par cette litote bien fameuse : « Va, je ne te hais point ». S’il ne l’a point couchée sur son testament, nul doute qu’elle l’aura longtemps titillée.
De mon côté, je fus élevé comme un gosse de riche du XXIème siècle : abandonné à une dizaine de nourrices, bien que le seul qui nourrît quoi que ce fût c’était moi, par mes caprices infinis. Toutes ces femmes n’étaient que des éponges, que je prenais un malin plaisir à assécher, puis à jeter. Je me gavais comme une oie, à longueur de journée, entre deux études délivrées par des précepteurs aux yeux absents, que seule la carotte financière faisait danser comme une étoile du bolchoï. Personne ne les surveillait, personne ne me surveillait, et bientôt je ne fus plus qu’un gros lézard sur pattes, perdu dans un château aux meubles en bonbons, aux escaliers en chocolat, aux cheminées gâteau. Je passais mon temps entre l’énorme frigo toujours plein, les jeux vidéos, et les ordinateurs. Ce fut par ce dernier biais que, bien entendu, je découvris la pornographie, vers treize ans : les joies du sexe terroriste. Je le nomme de cette façon parce que le sexe numérique m’a littéralement ôté du monde, et accaparé des jours et des nuits. Je connaissais tout des femmes – et même des hommes. Toutes les positions, toutes les perversions, à en vomir parfois. Avec cette pensée, toujours : « je ne veux plus voir ça, jamais », puis remonter ma braguette, puis la redescendre un quart d’heure plus tard pour les mêmes fantasmes inconcevables et bas-de-gamme, du genre le Bidochon qui se prend pour un Borgia.
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J’étais très gros. Je le savais. Les femmes ne m’aimeraient jamais. Un cochon n’épouse pas un cygne, même si le cochon est beaucoup plus riche que le cygne. Oh ! Bien sûr, l’argent achète tout, mais il n’achète pas le regard d’une femme, même quand elle finit par partager votre couche. Ce dégoût de l’autre, je ne souhaitais pas le connaître ; je le partageais suffisamment avec moi-même. Je détestais les miroirs (je les brisais ou ordonnais de les enlever), je hurlais intérieurement quand je prenais conscience de mon pas lourd, comme si un tambour funeste me suivait à la trace, et je pleurais des heures et des heures dans le grenier converti en salle de jeux, avec comme conséquence directe de retourner devant mon écran et de surfer sur de nouveaux sites pornos. Mon vocabulaire le plus étendu, je le compris bien vite, était celui du sexe. Ma vie ne tournait qu’autour de ça, et de la nourriture.
Et pendant tout ce temps, je ne sortis que fort rarement de chez moi. Je ne vis pas non plus, hormis les nourrices et autres gouvernantes asexuées, une seule fille.

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Bien des années après, vers vingt-cinq ans si mes souvenirs ne faillissent pas, je mûris et mon père mourut. Deux choses inéluctables, presque dépendantes l’une de l’autre, tant je n’existais que dans son ombre charismatique. Je repris ses affaires en mains. Du moins, j’essayai. Ce fut un fiasco intégral, et je remis les clefs de ma fortune à divers conseillers financiers qui, eux, savaient parfaitement spéculer avec mon argent.
Pendant ce temps-là, je ne faisais rien d’autre que de profiter d’une oisiveté de riche héritier. Pas de tennis, ou de golf, évidemment, le sport ne pouvait être un dérivatif pour moi. Non. Je lisais, beaucoup, des auteurs comme Shelley, Baudelaire, Shakespeare, ou encore Whitman, pour la sensualité de leur verbe. Et je donnais des réceptions, où de nombreuses prostituées de luxe étaient payées pour que cela s’achève inéluctablement en orgie. Mais je n’y participais pas, je ne me montrais jamais. Je crois que certains, parmi mes invités les plus réguliers, me prenaient même pour un simple philanthrope. Seulement, j’observais toute cette agitation sexuelle, cette lave de chair bouillante, derrière un grandiose miroir sans tain, assis dans un confortable fauteuil sur mesure. Et je prenais un certain plaisir à admirer tous ces corps enchevêtrés, ces femmes soumises à des hommes sûrs de leur force – mais pas de leur misère – , comme si, à bien y songer, je n’y voyais qu’un vulgaire troupeau d’hommes et de femmes animaux prêts à tout oser pour retrouver le fond primaire de leurs instincts ataviques.
Alors que l’usure de ces réceptions écornait petit à petit mon intérêt pour cette forme de luxure, un événement important se produisit. Une femme apparut dans ma vie, ou du moins apparut-elle à mes réceptions. La première fois, je ne la remarquai qu’à peine : une grosse femme, la vingtaine fraîchement dépassée, dont les remarquables cheveux bruns et bouclés ondulaient paresseusement sur des épaules charnues et roses. Son visage potelé, plutôt joli à mon sens, quoiqu’il me parût légèrement figé, peut-être en raison du lisse diaphane de la peau, montrait des yeux et une bouche qui souriaient tout le temps. Rien de bien remarquable, en réalité, bien que quelque chose me troublât sans que je puisse mettre le doigt sur la raison de cette confusion.
Toujours est-il que, de réceptions en réceptions, l’univers s’effaça de mon champ de vision pour ne plus laisser que ce visage de femme devant moi ; ce visage, ce corps, et ses attitudes, m’attiraient aussi sûrement qu’une planète par un trou noir. Je ne comprenais pas. La salle de réception regorgeait de femmes toutes plus belles les unes que les autres, qu’elles soient brunes, rousses, blondes, petites ou grandes…et mes yeux ne pouvaient quitter une seule seconde la petite grosse aux doigts boudinés, aux fesses larges et plates, aux seins aussi lourds que des boulets pleins. Curieux. Vraiment Curieux.
Elle s’appelait Mily Kallen. Drôle de nom. Que je tombe amoureux, soit. Avec un peu de recul, ce sentiment nouveau m’est apparu normal et jouissif. Mais le plus troublant se révélait dans les actes des autres invités mâles. Ils se battaient presque tous pour une expérience sexuelle en compagnie de Mily. Dans une même onde de pensée, je me chuchotai, grognard, quelques « mais que peuvent-ils bien lui trouver ? », et expérimentai un sentiment pour moi tout aussi nouveau que l’amour, et bien plus désagréable : la jalousie. Je ne supportais plus toutes ces mains collées comme des mouches sur sa peau, toutes ces langues qui exploraient chaque parcelle de son corps, tous ces hommes, visiblement, aussi avides et excités que le chercheur d’or qui vient de mettre la main sur le bon filon.
Et je ne parvenais pas à me rallier à la raison : si je voulais ma propre chance, autrement qu’à travers une vitre, il me fallait la rencontrer. En chair et en os.

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Mon salut vint de Zardoz. J’avais vu ce film à l’âge de treize ans, et il m’avait marqué à jamais. Fasciné par cette tête grotesque, volante de surcroît, ainsi que par le héros moustachu et court-vêtu incarné par le vénérable Sean Connery, je décidai, bien des années après, de construire mon EV – Espace Virtuel – d’après les décors de ce film mythique. Je me souviens, en outre, d’être resté bouche-bée à admirer ces femmes aux mœurs légères qui, je le sus plus tard, étaient la conséquence cinématographique d’une époque fort propice à la libération sexuelle.
Quand la technologie des EV pointa son nez, je sollicitai les meilleurs techniciens. Je me fis installer, au bout de l’index, une nanopuce qui, directement reliée à l’interface d’entrée de mon réseau privé, me projetait dans cet espace virtuel conçu à ma convenance. Et ma convenance, ainsi que je l’ai dit, était le décor kitsch de Zardoz.
Comme j’étais devenu un véritable reclus, puisque mes parents m’avaient élevé ainsi, c’est à dire sans s’intéresser le moins du monde à moi, il m’était insupportable de rencontrer d’autres personnes, d’abord par dégoût pour mon physique, ensuite par peur du regard – et du jugement – de l’autre. Mon EV, pour cela, était une véritable bénédiction, et une révolution. Chaque rendez-vous obligatoire passait par là. Qu’ils aient des buts professionnels ou personnels, tous ceux qui me parlaient avaient rendez-vous près de l’énorme tête de Zardoz.
C’est ainsi que je rencontrais Mily la première fois, pour une discussion privée. J’avais envoyé un Facteur – intelligence artificielle qui gère les connexions entre réseaux privés – et mon avatar numérique, représenté par Sean Connery jeune – et habillé correctement, ai-je besoin de le préciser ?. Le sien, assez original, représentait un personnage féminin de la comedia dell’arte, que je ne sus reconnaître, bien qu’il s’agît fatalement d’Isabella ou Colombine. Des fils invisibles reliaient les bras, les jambes, et la tête, et ses mouvements se faisaient dégingandés, comme pour bien prouver au visiteur que ce monde-ci n’offrait qu’une gigantesque farce où le marionnettiste était le seul véritable roi.
Néanmoins, Mily accéda sans broncher à ma requête. Après tout, sans doute ne désirait-elle pas froisser son hôte régulier, si dispendieux par ailleurs, autant que ce bon vieux Mécène de l’Antiquité. Nous convînmes donc d’un rendez-vous dans mon EV, pour le lendemain matin.
Inutile d’en rajouter une couche sur mes sensations et sentiments d’alors, soyons clairs : pendant une nuit et une partie de la matinée suivante, je trépignais d’impatience à l’idée de converser avec elle et, qui sait, de lui déclarer ma flamme, aussi virtuelle fût-elle.

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Zardoz sentait le blé fraîchement moissonné. Il trainait également une délicate odeur de pin. Quelques heureux oiseaux gazouillaient dans leur nid à proximité de la tête, et chantaient probablement le fier soleil qui piquait la terre ocre de ses dards chaleureux. J’attendais Mily, assis sur une longue pierre plate tapissée de mousse, le souffle court.
Un long chemin pentu sinuait jusque mon repère ; de là où je me tenais, nul doute que je la verrais arriver, petit point noir mouvant, grossissant au fur et à mesure de sa marche.
Mon attente ne fut pas bien longue ; la belle Mily était pile à l’heure pour ce rendez-vous qui, je l’espérais, en amènerait d’autres.
Une fois de plus, j’avais adopté les traits de Sean Connery, et recomposé un beau costume qu’il portait dans James Bond 007 contre Dr. No. Quant à Mily, elle n’avait rien d’Ursula Andress : à ma grande surprise – et je dois avouer, satisfaction – elle m’apparut sous ses traits réels. Sans fards. Sans artifices. Juste elle, dans toute sa rondeur. Elle avait enfilé une robe blanche, très simple, sans motifs, que le léger vent relevait vaguement de temps à autre. Son décolleté soulignait une poitrine énorme, mais ferme et accueillante. Ses yeux clairs m’observaient tranquillement, sa bouche souriait.
Ce fut elle qui engagea la conversation tandis qu’elle s’installait près de moi, sur la longue pierre. Je rougis, le regard fixé sur ses robustes genoux.
 – Ainsi, vous désiriez me rencontrer, monsieur Bègues ?
Je gardai le silence un long moment. Mon ventre noué empêchait ma bouche de s’ouvrir, et ma bouche était également dépendante de mon cerveau qui refusait de débloquer une pensée cohérente. Je finis par expulser :
 – C’est exact. Je voulais vous rencontrer.
 – Vous me flattez, monsieur Bègues. Un grand bienfaiteur tel que vous…
 – Appelez-moi Philippe, je vous en prie, la coupai-je.
 – Très bien, Philippe.
Mily accentua son sourire, comme si deux personnes invisibles tiraient de part et d’autre les commissures de ses lèvres. Nous nous tûmes. Pas longtemps, mais ce silence de quelques secondes pesa comme des heures.
 – J’aime votre EV, dit-elle. Etonnant spectacle que cette grosse tête bizarre. Un peu grimaçante peut-être ?
C’était lancé sur le ton de la boutade. Je faillis ne pas saisir. D’un coup, je me dégonflai, complètement dépassé par les enjeux que j’avais fixés :
 – Écoutez, Mily, je ne sais pas pourquoi je vous ai demandé ce rendez-vous…
 – Peut-être parce que je vous plaît ? Je le vois parfaitement à votre attitude. Tout à fait la timidité du jeune amoureux qui n’ose pas aborder les questions franchement. Vous êtes très beau en Sean Connery, mais je préfèrerais voir votre vrai visage.
 – Je ne crois pas que vous vouliez voir ça.
Ma compagne posa une main sur mon genou. Par réflexe, je me dérobai.
 – Allons, laissez-vous aller. Ne sommes-nous pas des libertins ? Ne sommes-nous pas des hommes et des femmes pour qui les plaisirs de la chair ne sont rien d’autre qu’un jeu agréable ?
 – Vous êtes libertine, grognai-je, moi je ne suis que le pervers spectateur du libertinage. Un être abject.
Cette fois-ci, ma réplique lui causa une franche hilarité. Une main devant sa bouche, elle tenta de l’étouffer rapidement.
 – Suis-je si drôle ?
Les yeux pétillants, Mily me répondit :
 – Mais oui. Et vous me plaisez. Comme un challenge. Comme le château de carte à construire patiemment. Si vous le voulez vraiment, je crois que nous allons très bien nous entendre.

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En effet, nous finîmes par nous entendre parfaitement. Mily revint souvent me voir. Nous discutions pendant des heures et des heures, près de la tête. Je me faisais un tel plaisir de nos discussions que je l’invitais chaque jour. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, inlassablement Mily répondait par l’affirmative ; à croire que ma compagnie lui plaisait réellement.
Parallèlement, j’avais totalement cessé d’organiser des réceptions, tant j’étais accaparé par notre relation – la première que je nouais réellement avec quelqu’un depuis ma naissance. Je me sentais plus humain, plus aimé.

(c) Thomas Geha, 2010.

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