l’art de ne pas écrire de nouvelles…

 

Thomas Geha inside !

Une première chronique de Brins d’éternité #28 vient de tomber. Ce numéro contient ma nouvelle Mécanique de ta disparition. Il s’agit d’une histoire fantastique qui met en scène un homme à la recherche de sa femme disparue du jour au lendemain sans laisser de traces. Le pitch en est tout simple, donc. La critique du chroniqueur, assez sévère, ne m’a bizarrement pas foutu le moral en l’air : d’abord il donne plus que la moyenne à mon texte, ce qui n’est déjà pas si mal, et ensuite il dit quelque-chose de très vrai à son propos. Il la décrit comme une fiction au « rythme lent », et à « l’émotion cérébrale ». Je suis tellement d’accord que ça m’a limite choqué !

J’ai trouvé là une bonne occasion d’aborder le sujet de la nouvelle, en tant que forme littéraire que j’utilise, et à me poser la question : « Pourquoi est-ce que j’écris des nouvelles ? ».

Quand on est un simple débutant en écriture – je crois que je ne suis plus totalement débutant ? – il se trouve que l’on cherche des formes d’expression adaptées. La nouvelle, tout comme la poésie d’ailleurs, en est une. Pour quelle raison au juste ? Sans doute parce que la forme est courte, le scénario condensé, et qu’il est donc plus aisé de finir une histoire par ce biais. Je place le verbe finir en italique parce qu’il me semble que ce verbe définit assez bien le sentiment que peut avoir un apprenti écrivain. Le texte achevé, l’auteur en herbe exprime – en lui – un sentiment de jouissance qui aboutit à une conclusion logique : j’en suis capable. Peu importe la qualité, on en est capable. Démarrer par un roman, au contraire, peut apporter le dégoût et l’insatisfaction : c’est un travail plus long (je n’ai pas dit plus difficile) et la tentation de l’abandon peut-être rapide et définitive.

J’ai publié depuis près de quinze ans maintenant un certain nombre de nouvelles, du fanzine à l’anthologie en passant par la revue. Je ne peux pas assurer que j’excelle dans ce domaine, et d’ailleurs je ne le crois pas. La nouvelle est un exercice difficile. Les textes de certains grand maîtres comme Buzzati, Lovecraft, Sturgeon, Leiber, Bradbury, m’ont donné un vertige souvent supérieur à la majorité des romans que j’ai pu lire. Une nouvelle est un récit court, a priori structuré, concentré, qui aboutit à un effet, lequel est en règle générale une chute. Certes. Parti de ce postulat, je me suis demandé si, effectivement, je me situais de ce côté de la barrière, ou pas.

En réalité, hormis ce qui concerne les short short stories ou les micronouvelles, je dois bien admettre que je ne suis pas adepte de la nouvelle à chute. Je ne dis pas que la chute n’a pas d’importance, elle en a, mais le terme est trop fort. Je parlerais d’impression, d’aboutissement,  plutôt que de chute. Et ainsi voir la fin d’une nouvelle comme l’aboutissement d’une réflexion ; que cet aboutissement soit surprenant ou pas, qu’il laisse cette sensation au lecteur que la boucle est bouclée parce qu’une certaine logique interne au récit est respectée. Je me rends de plus en plus compte – et le fantastique, la new weird, la SF en particulier  permettent cela – c’est que quand j’écris une nouvelle, je n’ai plus qu’à de rares exceptions l’envie de chercher à respecter le schéma traditionnel de la nouvelle, j’ai envie au contraire de l’exploser et de l’explorer. Ce n’est pas tant que j’aime briser les cadres, c’est juste que je ne suis pas quelqu’un de schématique. Je ne vois plus la nouvelle comme une forme d’expression classique qui à mon sens a un but précis : plaire rapidement au lecteur, avec concision, avec une idée forte, et la résolution d’une intrigue basée sur cette idée forte. Je suis tout simplement en train d’insinuer, depuis le début de ce billet, que j’écris des nouvelles, mais qu’en réalité je ne suis pas nouvelliste et que je ne cherche pas souvent à l’être (ça arrive).

Je n’écris donc pas vraiment de nouvelles. J’écris des fictions qui y ressemblent mais n’en sont pas. J’écris des fictions de laborantin. J’expérimente, je tente, j’essaie, je joue avec le fond et la forme, parce que cette fiction de laborantin est la seule façon que je connaisse et qui fonctionne sur moi pour continuer à progresser dans ma démarche d’écriture (et notamment de romancier), sur le fond et la forme.

En outre, je vis bien plus dans une littérature d’images que d’idées – parce que les images apportent les idées, en tout cas chez moi. Ce sont des images que je mets en mots et qui m’aident à progresser. Ce sont les images qui me fascinent et qui m’apportent des histoires à raconter. Les images s’assemblent et finissent par former un tout ; ces images ont une musique. C’est cette musique que j’expérimente dans mon laboratoire, et j’aime explorer, juste pour voir où elle va me guider, et dans quelles conditions.La nouvelle, comme je la conçois, me donne la sensation de vraiment écrire, pas de simplement aligner des mots.

Alors, je peux le dire ainsi : je n’écris pas de nouvelles parce que je ne les écris pour personne d’autre que moi, sans autre horizon d’attente que le plaisir de l’expérimentation, et l’expérimentation du plaisir que cela me procure. Je comprends que le chroniqueur qui a lu Mécanique de ta disparition trouve le texte lent : il l’est. Je comprends qu’il parle d’émotion cérébrale : c’est tout à fait l’idée. Qu’il l’apprécie ou pas, en fait, cela ne fait pas partie du processus de l’écriture du texte. Qu’il soit publié ne fait pas non plus partie de ce processus – et d’ailleurs je l’ai dans mon tiroir depuis très longtemps. Dois-je pour autant arrêter de soumettre ce genre de récit ? J’avoue que je ne sais pas trop. Un de mes précédent texte a reçu un excellent accueil : Sumus Vicinae (in Flammagories). Ce texte correspond tout à fait à ce que je veux écrire en terme de « nouvelles », et que j’ai décrit. C’est de l’expérimental, du bizarre, inoculé par des images et une musique. La nouvelle – contrairement au roman pour lequel je ressens d’autres envies – est un espace de totale liberté, et ça me plaît d’investir cet espace. Je dis que je ne suis pas schématique, que je n’aime pas en tant qu’auteur le cadre de la nouvelle et c’est vrai, mais cette forme de récit me permet de m’épanouir vers des voies – des voix – qui n’ont rien d’habituelles pour moi, qui permettent tout (de se surprendre notamment), sans contraintes, même pas celles de la publication et de la réception.

La question à se poser était donc : « Pourquoi n’écris-je pas de nouvelles ? »

Parce que je ne sais pas vraiment y faire. Parce que je n’ai pas vraiment envie de savoir y faire.  Alors je fais autre chose, comme bien d’autres écrivains.

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À propos de Thomas Geha


2 responses to “l’art de ne pas écrire de nouvelles…

  • Argemmios

    La nuit du Suner-Gwad, c’était aussi une chouette nouvelle. 🙂

  • tomgeha

    J’aurais dû rectifier et dire que je ne suis plus adepte de la nouvelle à chute depuis cinq six ans, hors commande spéciale ou short short. Je ne réponds en règle générale à aucun appel à textes, je sais depuis longtemps que ce n’est pas mon truc.

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