Brins d’éternité n°28 par Jean Louis Trudel.

Je remercie Jean-Louis Trudel pour son analyse du numéro… je commençais à penser que ma nouvelle ne plairait à personne 🙂

Les passage qui me concernent sont placés en gras.

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Thomas Geha inside !

_Brins d’éternité_ 28 (Montréal, QC, Hiver 2011), 108 pages.
ISSN 1710-095X
Prix : 6.00 $
Guillaume Voisine, 1462 Sicard, Mtl, QC, H1V 2X4
http://www.revue-brinsdeternite.com

La nouvelle « Le vieil homme et la Lune » de Valérie Larouche ouvre le numéro.  La Lune n’est plus ce qu’elle était : sa fin est désormais racontée aux enfants par un vieil homme au soir de sa vie sur terre. Mais la Terre aussi n’est plus ce qu’elle était.  Une écriture agréable ne sauve pas le texte d’une fin télégraphiée qui confirme l’impression de déjà-lu.

« Confidences » de Pat Isabelle est une excellente nouvelle de science-fiction à l’ancienne, courte et claire, pourvue d’une chute qu’on ne voit venir qu’en raison de l’inclusion d’un dessin qui en révèle trop.

« Premier acte » de Jean-Pierre Laigle est une autre bonne nouvelle de science-fiction, également un peu vieux jeu à l’instar des précédentes, même si elle inscrit le thème classique de joueurs d’échecs surhumains manipulant l’humanité dans le cadre d’événements récents.  Elle est pareillement courte, mais il s’agit cette fois d’un prologue assumé (comme l’indique le titre) qui peut s’apprécier en tant que tel.

« Home, Sweet Home » est une rare nouvelle de science-fiction de Claude Bolduc.  Je suis peut-être sous influence, mais je lui trouve égalementun petit air de déjà-lu qui rappelle certains textes d’Asimov et autres auteurs des années cinquante.  Cela dit, la biomaison du personnage principal, qui met la domotique et le recyclage intégral au service de la production d’énergie pour la collectivité, est de plus en plus proche de nous, ce qui confère au texte une immédiateté teintée d’un humour certain.

La nouvelle « L’âme soeœur » de Martin Lessard verse dans le fantastique  pour changer, mais cela donne un récit assez échevelé qui se résume à une variante pseudo-science-fictive sur le thème de l’objet hanté et maléfique, opposant des personnages masculins plutôt désemparés et des personnages féminins dominateurs qui vont tirer leur épingle du jeu… peut-être.

Dans « La troisième dimension », Romain Lucazeau ne fait pas œuvre originale : les thèmes du microcosme habité et des entités bidimensionnelles ne sont pas neufs (les deux remontent au XIXe s.), mais ils sont combinés ici de manière amusante (tant qu’on ne se pose pas de questions sur les capacités intellectuelles des bactéries qui sont les protagonistes de l’histoire) et le tout est raconté de manière alerte.

La nouvelle d’horreur « Seidhr » de Marie-Claude Bourjon compte deux ou trois bonnes scènes, mais la trajectoire du récit accomplit un parcours sans vraie surprise.

Sous le nom de Thomas Geha, Xavier Dollo signe « Mécanique de ta disparition », une belle nouvelle empreinte d’une poésie certaine qui marie deux sujets : la disparition de l’être aimé, avalé par les petites et grandes noirceurs du côté obscur de l’existence, soudainement matérialisées, et la force de faire le choix de l’espoir en travaillant pour changer le
monde.

Le numéro est complété par des critiques littéraires où je note une critique d’_Aplatir le temps_ de Marc Provencher qui s’abstient de nous dire ce que  ce récit de 90 pages aurait en commun avec le texte d’une vingtaine de pages (même titre et même auteur) publié en 1984 dans _Espaces  imaginaires 2_.

On trouve aussi deux essais, le premier de Lilia Kessens, « Thomas Geha : Critique de la SF pure », et le second de Jean-Pierre April, « Ma SF est-elle de la science-fiction? ».  Dans le premier cas, Kessens nous annonce une grande nouveauté : des écrivains francophones (comme Geha) qui s’approprient la technique et le métier des Anglo-Saxons tout en demeurant des créateurs au sens français : « Le but n’est plus seulement de bien écrire.  On s’intéresse à l’histoire. »  Resterait à découvrir le contenu…

Quant à Jean-Pierre April, il définit ce qui est littéraire comme étant le lieu « où le JE existentiel de l’auteur est déterminant, et souvent transparent ».  La vision actuelle de l’avenir est, selon April, purement binaire — partagée entre la rêverie scientifico-stellaire et le cauchemar apocalyptique.  Or, comme de « multiples formes d’apocalypse nous pendent au bout du nez », la science-fiction qui les ignore ne peut être que « porteuse d’une vaste illusion ».  Ces définitions _pro domo_ lui permettent évidemment de présenter sa propre fiction comme évitant ces écueils afin de prétendre occuper seul au Québec le créneau de la fiction littéraire soucieuse de l’avenir, tout comme Kessens nous présente la fiction de Geha en tant qu’incarnation d’une démarche novatrice de la SF mariant style et accessibilité.

Ce n’est pas la première fois qu’April tente de se raccrocher à tout prix au train en marche de la littérature générale.  Mais plus il plaide pour la SF « New Wave » des années 60-80 en citant Delany, Jouanne, etc., plus il ressasse la mort du progrès tué par le post-modernisme, plus il célèbre le manifeste de la SF « Mundane » de Geoff Ryman et plus il caricature la science-fiction actuelle pour en faire une chasse gardée de sectateurs du space-opéra, plus il risque de verser dans le radotage.  Je me contenterai de faire remarquer que même le _fandom_ honni par April est loin de privilégier la science-fiction galactique ou spatiale.  Si on examine les finalistes des Prix Hugo des cinq dernières années, on trouve  grosso modo cinq romans de fantastique ou de fantasy, huit romans qui relèvent plus ou moins du space-opéra et quatorze romans qui relèvent de l’anticipation à plus ou moins court terme.  (Certains romans, comme _Spin_ de Wilson ou _Eifelheim_ de Flynn, ne sont pas faciles à classer.)  Non, ces quatorze romans ne s’en tiennent pas à la ligne de parti définie par  April et, oui, ils abordent à l’occasion des thèmes comme la question de la pluralité des mondes (dans _Wake_ de Sawyer ou _Eifelheim_) que l’on peut rapprocher du space-opéra.  Mais si on ne voit pas la rapport entre la pluralité des mondes, l’épuisement des ressources ou la nature de la conscience, par exemple, et l’avenir de notre monde, c’est qu’on devrait peut-être se poser en connaisseur et chantre d’une autre forme de littérature que la science-fiction.

Jean-Louis Trudel

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