Dans le rétro de l’Autoroute Sauvage n°4

Il y a deux ans sur mon ancien blog… rien n’a vraiment changé 😀

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jeudi 11 juin 2009

Hadopi pi pi, tu es baba !

Je ne suis pas coutumier des billets d’humeur, mais…

Une bonne nouvelle, dans cette grisaille ambiante, nous est venue du Conseil Constitutionnel qui – mais oui, il y a encore des Sages en France qui ne pensent pas uniquement que par le sacro-saint ARGENT – a considéré la riposte graduée de la Loi Hadopi inconstitutionnelle, voire l’a considérée comme fondamentalement contraire aux droits de l’homme. Ouf. Dans ma courte nouvelle Virus et Copyright, je tirais, sous couvert d’humour, d’ironie, et, sans doute aucun, d’exagération, une sonnette d’alarme, directement liée à mon franc et sincère engouement pour ce texte que j’ai signé, et avec lequel je me sens parfaitement en phase. La décision du Conseil Constitutionnel me conforte, ô combien!, dans ma position, avec notamment cette réflexion éthique qui signifie à tous, et il faut le répéter encore et encore, que seuls les juges (dont c’est le travail) peuvent décider de condamner quelqu’un, et qu’on ne peut laisser ce pouvoir -énorme- par exemple, à des sociétés privées, ou à des hommes et des organismes qui finiraient invariablement par se prendre pour Dieu ; et invariablement, les dérives qui en découleraient seraient catastrophiques.
Néanmoins, je soulignerai ici à quel point la culture, en France, est dans un sale état (voyez un double sens dans cette phrase si vous le voulez!). L’industrie du disque va mal, hormis ses chiffres records chaque année bien sûr, et les « artistes » qui en vivent vont mal : regardez du côté de Thomas Dutronc, premier défenseur acharné d’HADOPI. Certes, l’industrie du disque n’est pas protégée par une loi comme celle, en grande partie excellente, qui régit le livre (La loi Lang) et on sait où s’en va l’argent : dans la poche des majors, et dans celle de certains artistes. Oui, indubitablement, il est temps d’agir pour l’industrie du disque, mais pas dans le sens de l’ultra-libéralisme forcené, pas au simple profit de la grande distribution et des majors. Car c’est bel et bien ici que le bât blesse. Hadopi est un jouet offert aux majors par un gouvernement qui cherche à instrumentaliser ses citoyens, un jouet mis à disposition de grands patrons pour que ceux qui brassent déjà énormément d’argent puissent boire à ce robinet doré sans restrictions, et à l’infini. Bienvenue dans le monde du pognon. Et la culture dans tout ça ? Et les artistes dans tout ça ? Honnêtement ? On s’en tamponne le coquillard. S’ils ramènent du pognon, très bien, on les aime et on les cajole. S’ils n’en ramènent pas, quel est donc leur intérêt ? Oui, quel est leur intérêt puisque les majors, notamment, peuvent en fabriquer à la demande ? Mais oui, mes amis, l’art c’est cela : fabriquer du rêve. Les majors l’ont bien compris : on fabrique du rêve à coups de plans marketing maîtrisés de A à Z, et le martèlement ne s’arrête que lorsque la cible a cédé ; du rêve éphémère, certes, mais renouvelable (c’est un mot à la mode, on ne peut donc pas y voir de sens négatif, n’est-ce pas ?). On s’en contentera donc, puisque c’est la seule chose que l’on nous propose, puisque c’est cette vision des choses que, au final, Hadopi défend.
D’ailleurs, est-il utile de rappeler que, quoiqu’on en dise, la situation du livre se rapproche tangiblement de la situation du disque, malgré l’existence de la loi Lang ? Outre les contournements, notamment d’Amazon & cie qui ne font pas payer les frais de port, la grande distribution et le réseau de chaînes de librairies s’accordent de plus en plus pour ne plus proposer qu’un choix maigrelet et calibré, grâce à quelque chose qui a bouleversé la chaîne du livre : la centralisation. En Histoire, on dit de la centralisation qu’elle est « un système d’organisation adopté par un Etat souverain ». En librairie, il s’agit de la même chose. C’est à dire qu’elle découle d’une stratégie de groupe tout puissant qui décide à votre place ce que vous devez lire. Là où le libraire posait problème, on lui coupe définitivement l’herbe sous le pied. Je vois d’ici : « Tu n’es pas content? Tu dégages! ». Donc, le libraire n’effectue plus ses propres choix, et on lui impose de vendre du Guillaume Musso et du Marc Lévy à tire-larigot. Et s’il n’est pas content, en effet, il dégage. La grande librairie moderne n’a plus besoin de libraires, elle a besoin de magasiniers. La librairie moderne n’a plus besoin de libraires qui ouvrent leur bouche, les plans marketing sont là pour le remplacer (et les librairies deviennent ainsi aussi intéressantes et pertinentes que des relais de La Redoute). Pas étonnant, du coup, que ce métier soit de plus en plus méprisé et mal payé (le smic, et encore, si ça pouvait être moins…). Le libraire est instrumentalisé par cette industrie culturelle qui, elle aussi, tend à désirer (n’y voyons pas que le Diable d’ailleurs) une rentabilité maximale, au détriment la diversité culturelle. Exit les petits éditeurs qui emmerdent tout le monde et qui ne vendent pas beaucoup. De toute façon, ils ne tiennent que grâce à la Loi Lang (les libraires ne travailleraient alors qu’avec les gros qui peuvent, en raison de leurs volumes de ventes, proposer des marges conséquentes). En bref : en coupant deux têtes, celle des libraires transformés en zombies de la culture et celle des petits éditeurs que la grande distribution (grands éditeurs et chaînes de librairies) court-circuite, l’industrie du livre tend à nous jeter en pâture une culture de masse d’une pauvreté absolue, parce que cette industrie possède, elle, une culture unique de la rentabilité-à-tout-prix et du bénéfice. Soyons cyniques et un brin caricaturaux deux minutes : là où se trouvent les richesses ne se trouve pas la pauvreté. L’industrie culturelle s’enrichit quand la culture, elle, s’appauvrit à l’inverse et proportionnellement.

A force de vouloir tout diriger selon leur seule convenance, au détriment des acteurs qui rendent possible cette industrie, les industriels du disque et du livre en oublient l’essentiel. Nous choisissons. Nous avons les clefs (1). Faisons-en bon usage.

Thomas Geha


crédits : l’image qui illustre ce billet est tirée du blog Le Fur et La Mesure, qui reprend lui-même une
affiche originale de Geoffrey Dorne.

(1) Ce besoin irrépressible qu’ont l’Etat et les industriels  (les deux têtes de la même hydre) de vouloir contraindre et contrôler internet (Hadopi est l’étendard flagrant de cet état d’esprit) montre à quel point nous avons ENCORE le choix, ENCORE des libertés et ENCORE un certain pouvoir décisionnaire. Ne nous laissons pas phagocyter, ou nous n’aurons, alors, plus rien.

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À propos de Thomas Geha


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