« Sous l’ombre des étoiles », premier chapitre

La Gerre des Chiffonneurs

En attendant de me lancer dans un autre projet, j’écris actuellement un roman dans l’univers des Chiffonneurs. Je m’éloigne quelque peu, pour le coup, du space-opera, pour m’immerger complètement dans un planet-opera intitulé Dans l’ombre des étoiles. J’en suis actuellement au quart, et il devrait être achevé, pour le premier jet, dans les deux semaines à venir. L’histoire de base est toute simple et connu de tout amateur de SF : un naufragé humain se retrouve sur une planète qu’il ne connaît pas et de laquelle il ne peut repartir. Non, je n’ai jamais eu la prétention de révolutionner les thèmes de la SF. En revanche, je crois qu’il ne s’agit pas d’un roman d’aventures classique dans le déroulé, puisque le héros du roman n’est ni spécialement gros muscles, ni un guerrier convaincu, mais plutôt un type embarqué autrefois de force dans une guerre (ici les humains contre les salamandres, si vous avez lu La Guerre des Chiffonneurs, vous savez de quoi je parle) pour laquelle il n’avait pas de prédispositions particulières. Or, après une avarie dans son système d’hibernation, notre homme se réveille deux cent cinquante ans plus tard sur une planète où vivent des hommes, descendants de rescapés de la même bataille spatiale à laquelle il a pris part, mais aussi des Salamandres. Le groupe – sortes de bohémiens qui vivent dans des chariots fabriqués avec de la récup’ de vaisseaux – qui le prend sous son aile abrite une Salamandre. Pour Kee, le personnage principal, c’est toujours un ennemi. Cependant, les choses ont changé, les Salamandres et les hommes ne se battent plus entre eux ; en revanche, ils luttent chaque jour pour leur survie puisque l’espèce indigène, les Seinbecks, n’apprécie pas trop ces races étrangères débarquées sur leur planète et les traquent dès que possible, soit pour les exterminer, soit pour en faire des esclaves. Il faut dire que les humains ont apporté des maladies… et que les Seinbecks ont eu plus que leur dose d’épidémies ! Sous l’ombre des étoiles, s’il reste un roman d’aventures, n’est pas forcément un roman d’action 100% adrénaline comme La Guerre des Chiffonneurs. Il se focalise avant-tout sur la nature même du roman, à savoir le planet-opera qui, on le sait, est aussi un prétexte à écrire une autre Terre, avec ses caractéristiques, sa géographie, sa faune, sa flore, ses dangers. Sous l’ombre des étoiles raconte aussi l’épopée d’un homme déraciné, qui apprend à maîtriser un nouvel environnement, qui cherche sa place dans le monde. Je vous laisse avec le premier chapitre (les chapitres sont courts, à dessein), vous excuserez fautes et maladresses, il s’agit d’un premier jet :

CHAPITRE I

Jour de réveil

Le silence. Il ne dure qu’une seconde, peut-être deux.
Un bruit de métal grinçant, soudain.
Fuite d’air. Un objet siffle aussi fort qu’une bouilloire prise de folie furieuse.
Une toux. Des yeux s’ouvrent. Une main endolorie se lève vers un crâne.
Kee. Il s’appelle Kee Carson. D’un geste brusque, il se relève sur les fesses. Ses yeux pleurent du sang. Ses cheveux empoissés pèsent une tonne. Un moment, il ne sait plus où il est, puis il se souvient.
Merde, pense-t-il.
Encore désorienté, il se cogne la tête contre une tubulure, son corps s’étale dans les débris. Il a de nouveau perdu connaissance.

–  Je crois que j’ai fait une sacré découverte ! hurle une voix rauque.
Une main, serre de rapace, s’empare de l’épaule de Kee. Puis une deuxième sous une aisselle. Quelqu’un le tire, fort, mais dans sa demi-conscience, Kee ne parvient pas à voir quoi que se soit. Ses yeux ne s’entrouvrent qu’à peine sur une grisaille floue, un brouillard froid, plus froid encore que son corps rigide.
Puis vient le soleil, le pépiement sage des oiseaux, la chaleur sur sa peau fraîche. Les mains l’ont relâché. La sensation, sous lui, est moëlleuse ; peut-être de l’herbe. Kee respire. Faiblement d’abord.
– Par le Grand Espace, je l’ai blessé à la tête ! reprend la voix.
– Idiot ! lui répond une femme. Son ton est ironique.
– Je pouvais pas savoir ! Depuis le temps, ce type devrait ressembler à une momie ! Ou je sais pas quoi.
Le silence. Des rouages se mettent en branle dans le cerveau de Kee. La même chose doit se produire dans celui de ceux qui l’ont traîné hors de son vaisseau. Mais si les rouages commencent à trouver un régime de croisière, Kee n’a pas encore la lucidité de comprendre ce qui se passe. Il respire fort, du mieux qu’il le peut, tente d’ouvrir les yeux. Ses membre sont engourdis. Des picotements les traversent, innombrables fourmis hématiques qui redécouvrent la vie et ses veines. Il ressent le besoin de vomir, sans pouvoir se soulager. De pisser aussi et, quand son cerveau formule cette pensée, son sphincter se relâche.
– Oh, Gamar ! Y m’a pissé sur l’pied !
– Il se venge. Pour sa tête, rigole la femme. Puis elle enchaîne, plus sérieuse : on le au campement. Va chercher Axi ou Sirval. Je me charge de surveiller notre naufragé.
Bruit de pas froissés, rapides. L’homme s’en va et laisse Kee et la femme en tête à tête. Le naufragé bouge, ses yeux aperçoivent une forme toujours floue, mais déjà plus distincte qu’il y a quelques minutes.
– Eh bien mon garçon, si on s’attendait à cela…
Elle ne s’adresse pas vraiment à Kee. Au ton de la voix, la réflexion a des résonances uniquement phatiques.
Kee parvient à vomir, sur lui-même, une bile visqueuse dont les effluves écœurants finissent par atteindre son nez. Dégoûté, il rend à nouveau.
La femme se met à rire.
– On dirait que tu reviens à la vie. Tu pourras bientôt me voir et parler si ça se trouve.
Dans le même temps, à l’aide d’un tissu quelconque, la femme nettoie le corps de Kee. Il lui en est gré. Difficilement, il déglutit et tente de s’exprimer. Seul un râle éraillé jaillit de sa gorge.
– Tu n’es pas encore prêt. Prends ton temps, l’ami.
Cependant, les yeux de Kee s’habituent doucement. Le ciel est sa première vision. Bleu, sans nuages, hormis une traînée blanche. Il ne saurait dire s’il s’agit d’un résidu collé à sa rétine ou de la réalité. Il baisse son regard d’un cran et contemple, à quelques mètres, un bouquet d’arbres curieux. Ils possèdent un tronc fin, sinueux, leurs branches d’une longueur réduite fourmillent de feuilles vertes, spiralées, racornies. Ici, ce doit être l’été. Puis Kee fixe son attention sur la femme. À sa voix, il l’aurait jugée plus jeune.
Grande, élancée, elle accuse une fin de quarantaine. Ses cheveux grisonnants, coupés courts, l’architecture anguleuse de son visage, et ses yeux bleu-froid lui donnent un aspect militaire, renforcé par les épaulettes métalliques qui ornent un léger veston kaki ouvert sur une peau nue et bronzée. Elle est musclée, aussi. Kee le note aux abdominaux presque saillants.
– Je m’appelle Mari-Ou, dit-elle soudain ; chef de la Tribu de l’Espace, ajoute-t-elle après une hésitation de deux secondes.
Kee déglutit une nouvelle fois. Il lui semble prendre son élan, du fond de sa gorge irritée :
– K… Kee !
Un sourire élargit le visage de Mari-Ou. Elle s’accroupit, tapote l’épaule du blessé et lui dit :
– Bienvenue chez les vivants, ami Kee !

Un quart d’heure plus tard, deux hommes arrivent. Ils sont torse-nus. L’un d’eux est un géant ; à vue de nez, peut-être deux mètres dix. Il est plus roux qu’un renard et tout son corps, imberbe, est tacheté de rousseurs plus ou moins importantes. Une gangue de verre, à la teinte de jade transparent, court du bout des doigts jusqu’au coude de son bras droit. Elle en a pris la forme. L’autre homme ressemble plus à un adolescent fluet, dont les longs cheveux noirs et la peau cuivrée évoquent chez Kee une ethnie indienne. Amérique du Nord. Une longue cicatrice file en zigzags du bas du cou au sternum. Quelle qu’ait été sa blessure, il a dû s’en sortir par miracle.
Kee n’a pas l’occasion de s’appesantir. Les deux hommes le soulèvent, l’un aux aisselles, l’autre aux pieds. Une vague de chaleur traverse le naufragé, en même temps qu’une nausée irrépressible. Mais comme il n’a semble-t-il plus rien dans l’estomac, seule une série de rots dégoûtants sort de sa gorge.
– Doucement ! crie Mari-Ou. Il a pioncé longtemps, il est plus fragile qu’une assiette en verre !
– Ouais, ouais, réplique l’indien, le ton insolent.
Le voyage dure trop longtemps pour les tripes de Kee. Assailli de douleurs diverses et variées, pris de convulsions, il s’évanouit encore une fois. Il se réveille peut-être une heure plus tard, allongé dans un lit d’herbe grasse. Un bandage de fortune lui couvre la tête. Une bassine au fer rouillé, pleine d’eau, est posée près de lui. Il se souvient qu’il a très soif et tente de se relever. Miracle, son corps lui répond. Ses bras et ses mains s’activent à sa guise, bien qu’ils soient encore las. Kee se traîne jusqu’au récipient et y plonge la tête. La fraîcheur de l’eau inonde son visage et son esprit prend un coup de fouet. Des rires fusent alentour. Quand il relève la tête, le naufragé tombe nez à nez avec deux jumelles, qui sont la version féminine de l’indien, en trois ou quatre ans  plus jeunes. Quel âge ont-elles ? Onze ans ? Douze ? Pas plus en tout cas. Toutes deux portent une robe blanche, sale, épuisée par le temps. Leurs pieds nus sont noirs de terre sèche.
– Bonjour, fait Kee.
Sa voix s’est nettement raffermie, à sa grande satisfaction. Mais les deux filles lui tournent le dos et se mettent à galoper à travers le camp en criant « il est réveillé, il est réveillé ! Mari-Ou ! ».
Alors, Kee a le temps de regarder autour de lui. Il s’assoit dans l’herbe, dans une posture qui ne fait crier ni ses os ni ses muscles. Le camp se situe au sommet d’une colline riche en verdure ; une dizaine de… caravanes y sont disséminées. De drôles de caravanes en réalité, construites de bric et de broc. Kee reconnaît ici et là certains éléments récupérés sur des fuselages de vaisseaux, d’avisos. Ils semblent posés à la va-vite mais, en y regardant de plus près, ils sont parfaitement soudés, agencés, pour ne laisser aucune ouverture, aucun trou d’air, hormis de petites fenêtres sur les côtés découpées dans le métal. Au moment où Kee se demande quel genre d’attelage peut bien tirer ces mastodontes, un beuglement lui revient, du contrebas. Là-bas, dans un enclos de fortune, paissent tranquillement des monstres deux quatre mètres de haut, évoquant le Brachiosaure de la vielle Terre ou le Merus légendaire de la préhistoire valtorienne. Il avait étudié les os de cet animal au cours de son cursus scolaire. Mais ces animaux-là, d’un rouge-sang, avaient une allure moins imposante. Seule l’analogie de forme pouvait être prise en compte.
La mémoire, tout doucement, lui revient : il se souvient parfaitement être entré en stase et d’avoir programmé sa navette pour atterrir sur cette planète. Il avait réglé le temps de stase à la va-vite, pressé par le temps, tout en enclenchant son automédic. De ce point de vue là, sa blessure à l’aine était de l’histoire ancienne. Mais combien de temps avait-il dormi, au juste ?
Mari-Ou surgit soudain, entourée des deux hommes qu’il connaît déjà, et d’un autre plus âgé. Les deux jeunes filles traînent quelques mètres derrière, un grand sourire aux lèvres. Elles ont l’air d’apprécier la nouveauté qu’il représente.
Elle tend une main calleuse, que Kee saisit.
Il se lève. Ses jambes sont des allumettes qui, lui semble-t-il, vont craquer sous un poids trop important.
– Kee Carson, dit le naufragé d’une voix aussi forte que sa gorge le lui permet. Merci de vous être occupé de moi.
Mari-Ou plonge son regard dans le sien, comme pour éplucher son âme. Cette sensation le rend mal à l’aise et il rougit.
– Au moins le sang afflue à ses joues, rigole le colosse roux.
– Tais-toi, Poing de Verre,  le coupe la chef de tribu. Un peu de respect envers notre hôte.
Après une demi-minute de silence, Mari-Ou s’adresse de nouveau à Kee :
– Sais-tu où tu es, naufragé ?
– Je ne connais pas le nom de la planète, mais je sais dans quel secteur galactique je me trouve, oui.
– Secteur galactique ? Oui. Aucune importance. Tu ne pourras pas repartir.
Kee encaisse le coup. Poing dans le ventre. Il se plie en deux, métaphoriquement.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire, continue Mari-Ou, que personne ne viendra te chercher, pour la simple et bonne raison que le monde que tu as connu n’existe plus. Nous n’avons pas vu un seul vaisseau spatial dans le coin depuis… (elle se tourne vers Poing de Verre 🙂
– Deux cent cinquante ans, au moins, finit-il.
Le vieil homme, qui se tient à ses côtés, acquiesce en silence.
– Deux cent… répète Kee, sans pouvoir achever sa phrase.
Il a blêmi ; ses jambes ne le portent plus et le jeune indien l’aide à se rassoir.
Mari-Ou n’en a pas fini avec lui.
– Oui, tu es très loin de chez toi, dans le temps et dans l’espace. C’est le lot des naufragés. D’ailleurs, tu es une rareté : à ma connaissance, je n’ai pas entendu parler de nouveaux robinsons retrouvés en stase depuis une bonne centaine d’années. Et neuf fois sur dix, ils étaient morts.
– Autre chose, embraye le vieil homme, la guerre contre les salamandres est de l’histoire ancienne. Eux aussi ont eu des naufragés dans leurs rangs et, depuis, se sont reproduits. Bien qu’ils soient plus rares que les humains sur Seinbeck, cette planète, ils n’en sont pas moins là et les vieilles rancœurs, ici, sont comme ailleurs sans doute : du passé. Nous avons d’autres ennemis.
– Des Salamandres ! Je hais les…
– Silence, Carson ! le coupe brutalement Mari-Ou. Si tu dois rester parmi nous, il te faudra accepter cela, oublier ta haine. Notre tribu abrite un mâle Salamandre, Sirval. Et nous l’aimons bien plus que toi. Un seul mouvement de travers, et nous te laisserons derrière nous, à ta déchéance. Tu ne survivras pas longtemps, faible comme tu es. Compris ?
Kee n’a pas le choix. D’un hochement de tête, il accepte son sort. Mais les Salamandres… il a du mal à digérer. Depuis toujours, on lui a appris à haïr cette espèce. Ces tueurs. Se retrouver aux côtés de l’un d’entre eux, même après deux cent cinquante ans passés en stase, il en accepte très mal l’idée. Très mal.

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À propos de Thomas Geha


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