Farewell and good red night, Ray.

… Et il est sept heures, peu après l’aube, je continue mon voyage. Le temps n’est pas glorieux.
Quelques minutes plus tard, pourtant, après avoir gravi une colline, comme je cherchais refuge contre la tempête, j’entre dans un village où quelques maisons de bois ocre, aux girouettes grinçantes, finissent de pourrir. La vision me déplaît,  je me sens responsable de cet abandon généralisé.
Du sable s’agglutine dans mes narines et mon foulard crasseux n’y change rien : c’est comme tenter de retenir de l’eau dans une passoire. Je tousse. Mes yeux, sans doute rougis à force d’irritations, pleurent ; cependant, je m’imagine que chaque larme versée ici sera la graine d’un arbre cristallin ; je me figure que chaque larme fera pousser une fleur colorée, ou une herbe verte et grasse. Et que des hommes et des femmes et… les autres, profiteront enfin d’une verdure revenue. Ou enfin venue.
Au bout qu’un quart d’heure, je rencontre une femme, vieille ; ses cheveux blancs remontés en chignon, ses besicles écaillées, lui donnent un air austère qui fait resurgir en moi certains contes d’antan, ceux que ma mère me lisait, ces contes hantés de créatures toutes plus saisissantes les unes que les autres. La vieillarde se balance dans une antique chaise à bascule, métronome usé, sur le porche de sa maison ; elle me regarde arriver. Dans la maison voisine, presque contiguë, la lueur d’une lanterne éclaire soudain le verre sali d’une fenêtre et la silouhette d’une grosse dame s’y profile, puis disparaît aussitôt. Une dizaine de secondes plus tard, une porte partiellement dégondée s’ouvre, et la femme accourt vers moi. L’autre s’est levée, les jambes plus raides qu’une règle en fer. Un instant tétanisée, elle ne bouge plus. Puis, quand son regard croise mon regard, puis quand il dévie vers celui de sa voisine, ses yeux, comme les phares d’une automobile que l’on allume, s’éclairent. Elle aussi se précipite vers moi. Je ne bouge pas. J’attends je ne sais quoi, cherchant dans mon esprit où cette impression de déjà vu prend racine. La réponse continue de m’échapper, un trou d’air laisse fuir mon cerveau, ma mémoire ; mes souvenirs.

    Les deux femmes saisissent chacune une manche de ma chemise. Elles ont agrippé mes bras. Serres de rapaces. L’une d’elle crie, de sa voix d’alto contrariée par la vieillesse :
– C’est mon fils !
Et l’autre ulule, le visage cramoisi de colère :
– Tu vois bien que c’est le mien ! Regarde donc son visage !
Et je ne réponds rien, je me laisse aller de droite à gauche et de gauche à droite, je tangue, navire perdu dans l’ouragan. Je contemple les étoiles, elles qui détiennent la vérité, un sourire incompréhensible sur les lèvres. Le mouvement déforme les astres, ils  se voilent, se distordent tandis qu’une brume laiteuse les remplace, tandis que les cris de fureur s’éloignent.
Je n’entends plus rien, hormis le lent battement d’un cœur ; je ne sais dire s’il s’agit du mien, ou de celui de l’univers mais le tambour balise un chemin. Et mon visage, qui je suis, n’a plus aucune importance.

Je me réveille ; pas en sursaut, non. Je me réveille simplement.
La nuit est silence. Restent les chuchotis  imprécis d’un vent lointain.

    Ma main a plongé dans un sable rouge. Un moment je le regarde filer entre mes doigts ;  il est si fin, je ne peux le retenir. De la chair à la poussière.
Mes yeux se lèvent vers le ciel.
Si proche, si loin, le clair de Terre m’appelle ; en vain ; je souris ; je me lève ; mes os grincent plus fort que les girouettes du village déjà oublié. Un peu plus loin, une longue route de sable rouge m’attend. Elle semble mener à un ciel enfin dégagé et étoilé.

   Mon voyage débute, à présent.

(good red night Ray Bradbury)

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