Dans les jardins (version alternative)

(c) Laurent Guillet. Le recueil contient six nouvelles : La voix de Monsieur Ambrose/ Bris/ Là-Bas/ Sumus Vicinae/ Copeaux/ Dans les jardins.

Écrire une nouvelle n’est pas un acte d’écriture facile. C’est aussi une des raisons pour laquelle il me passionne autant. Plus encore que le roman, il faut tout de suite trouver le bon angle, le bon ton. Dans les jardins, nouvelle que vous pouvez lire dans mon recueil Les Créateurs, m’a demandé beaucoup de travail, sur la teneur de son contenu bien entendu, mais aussi – et avant tout – sur sa structure. Difficile de corréler les deux, de trouver un équilibre, quand on ne souhaite pas dévoiler trop vite le nœud de son intrigue, et quand on espère que la structure du récit servira le discours et sa conclusion (pour ceux qui l’ont lu – léger spoiler pour les autres – on peut y voir l’aboutissement d’une quête du Graal). Et, pour Dans les jardins, je partais très clairement dans la mauvaise direction, avec un angle manquant de sens et d’atmosphère, qui allait clairement gâcher le texte ; j’allais manquer mon sujet. Heureusement ma  – seule et irremplaçable – relectrice a lu le texte et m’a dit : « détruis tout le début et réécris-le, ton angle est naze et pas crédible ». Après quelques minutes d’agacement, comme c’est souvent le cas, je réfléchis, je relis, et la réalité me saute aux yeux : elle a raison. Alors, j’ai tout effacé et tout recommencé et j’ai pu écrire le texte que j’avais envie d’écrire. S’il est réussi, je n’en sais rien, mais il est tel que je l’avais espéré au départ.

Bref, pour ceux qui ont lu la nouvelle et que les versions alternatives amusent, voici le premier début écrit pour cette nouvelle :

Marguerite.

Bretagne,
Été 2011

– Finalement, intervint Marjolaine, tu ne nous as jamais raconté ta vie. Nous ne savons pas grand chose de toi. Pour papa, je sais que ses parents sont morts depuis longtemps, mais toi ?
– Quelle importance ? répondit Marguerite, en haussant ses frêles épaules.
Elle versa une nouvelle louchée de velouté dans une belle assiette en porcelaine aux motifs floraux. Été comme hiver, la vieille femme cuisinait une soupe en début de repas. Sa main tremblait un peu. La question de sa fille ne la gênait pas outre mesure, seul l’âge affectait l’efficacité de sa main tachetée de brun.
– Voyons, maman, s’offusqua Marjolaine, connaître sa famille, son histoire, je ne vois pas ce qu’il y a de plus important. Toi et papa avez toujours été mystérieux. Évasifs.
Quand Marguerite effaça de son visage le sourire qu’elle affichait depuis le début de cette belle journée d’été, ses joues ridées parurent s’affaisser. Lilas et Capucine, ses petites filles, la regardaient d’un œil curieux. Hubert, le mari de Marjolaine, finissait de lire le journal local sans s’intéresser à la conversation. Dans la salle à la porte-fenêtre ouverte en grand bourdonnait une guêpe égarée ; dehors, le soleil illuminait cette heure de midi et la chaleur, sans être insupportable, apportait une certaine gaieté à la pièce agréablement meublée. Kaddiern, en achetant cette vielle maison bretonne au milieu des années soixante, avait conservé le mobilier d’origine. Marguerite ne s’était jamais senti l’envie d’en changer, il l’avait toujours rassurée, lui servant d’ancrage dans la vie. Elle aimait, en particulier, le semainier sur lequel reposait une belle lanterne magique du dix-neuvième siècle. Kaddiern la considérait comme son seul trésor matériel, bien qu’il eût égaré les indispensables plaques de verre.
– Mamie, renchérit Lilas, la plus âgée des enfants, seize ans à peine, c’est vrai, nous n’avons aucune idée de ce qu’a été ta jeunesse.
– C’est une drôle de question, quand même. D’habitude, on parle du présent, pas du passé. Qu’est-ce qu’il vous prend, soudain ?
Hubert replia son journal et le jeta sur la huche à pain, près de lui. Il s’incrusta dans la conversation, d’un ton patriarcal :
– Ne les écoutez pas, Marguerite. Mangeons plutôt cette soupe, et parlons de la location des annexes à Latimier. Vous avez raison, il y a trop de choses à gérer dans le présent pour se préoccuper du passé.
– Je ne veux pas que cet arrogant y installe ses bêtes ! Elles pourraient très bien s’en échapper et massacrer les jardins. Kaddiern s’y serait opposé. Vous savez combien il tenait à son petit paradis.
Hubert fronça les sourcils et croisa les bras sur la table.
– Mamie, fit-il soudain plus familier, et l’entretien, vous y pensez ?
– J’ai largement de quoi payer des gens, rétorqua Marguerite.
– Peut-être. Cependant, non seulement la location vous rapporterait de l’argent, mais Latimier l’entrediendrait aussi à ses frais. Toujours ça de gagné pour un endroit que vous n’utilisez plus depuis belle lurette.
– Non, s’obstina la vieille femme tout en trempant un morceau de pain dans l’assiette de velouté. (Puis elle rajouta 🙂 Si tu ne comprends pas mon point de vue, alors Marjolaine a raison de vouloir connaître le passé de cette famille.
Une cuiller tomba sur le dallage. Capucine la ramassa en rougissant.
– Pardon, elle m’a échappé des mains !
Sa mère en profita pour reprendre malicieusement là où elle s’était arrêtée avant qu’Hubert ne la coupe dans son élan.
– Très bien, maman, je te sens bien partie, raconte-nous. Nous savons déjà que tu n’as pas de frères ou de sœurs connus. Quand j’étais jeune, tu n’as jamais évoqué tes parents devant moi ? Papa non plus, pourquoi ?
– Oh, Marj, tout cela est vrai mais ne t’attends pas à du croustillant, répondit-elle mollement. Hormis peut-être ce trou d’environ vingt-cinq ans dans ma vie.

*

–  Je suis vieille mais toujours capable de me souvenir des moments les plus marquants de ma vie, avec la précision d’un télescope. Peut-être parce que mon cerveau a oublié d’enregistrer une vingtaine d’années. Celles qui débutent par ma naissance, dont je ne sais rien. Oui, j’ai bien noté votre surprise à tous mais c’est la vérité. Je n’ai jamais su qui j’étais.
Marguerite reprit sa respiration et continua sur sa lancée. Personne autour de la table, après ce début de récit, n’avait la moindre envie de l’interrompre, pas même Hubert, habituellement si prompt à endosser le rôle du beau-fils zélé :
–  C’est en 1965, au mois de mai, que je me suis réveillée dans une clinique. Je me souviens que l’infirmière, une très grosse brune qui parlait avec un fort accent breton, s’affairait autour de mon lit, vérifiait je ne sais plus quoi, peut-être ma perfusion.
– Quelle clinique ? demanda Hubert comme si cela avait une quelconque importance.
Marguerite avait plutôt l’impression que son beau-fils cherchait à l’embrouiller, pour qu’elle arrête son histoire et serve le rôti et les haricots qui patientaient dans le four. Elle voyait de l’ennui sur son visage.
– Saint-Sauveur, dit-elle. Elle est fermée à présent.
Elle se leva, partit dans la cuisine et revint avec un plat chaud.
– Laisse, dit Marjolaine, je vais couper la viande. Sers les haricots et continue à parler.
La grand-mère fit un tour de table et remplit de légumes les assiettes tendues de Capucine et Lilas. Elle finit par Hubert et Marjolaine puis se rassit sur sa chaise au bois craquant.
Après avoir découpé et avalé un morceau de porc, Marguerite reprit :
– Je ne me souvenais de rien. Mon esprit était comme un sac en plastique rempli d’air. Je parlais, je reconnaissais les objets dès que je les voyais mais rien ne revenait sur ma vie avant cette chambre, pas un seul indice. Les enquêteurs sont venus et se sont penchés sur mon cas. Ils n’ont rien découvert, bien qu’ils aient soupçonné que quelques forfaits l’homme qui m’avait retrouvée inconsciente et nue dans son jardin. Vous pouvez vérifier les journaux d’époque, quelques articles ont évoqué l’affaire.
– L’homme ? C’était papa ? questionna Marjolaine, une pointe de curiosité amusée perçant de sa douce voix.
– Oui. Ton père. Il est venu me voir tous les jours à la clinique, tant que j’y suis restée, c’est-à-dire un peu moins d’une semaine. Comme je ne savais pas où aller, il m’a proposé de venir vivre chez lui, en attendant que l’on découvre mon identité… Hubert, encore un peu de vin ?
– Oui, merci Marguerite.
Celui-ci leva son verre. La vieille femme le remplit. Un moment, elle le regarda savourer une gorgée du grand cru. Dans les yeux de ses petites filles, elle lut de l’impatience. Elles étaient suspendues à ses lèvres.
– Alors, finalement, je me suis installée ici avec Kaddiern.
– Ça ne peut pas s’arrêter là, mamie, intervint Lilas. Tu racontes ta vie en moins de cinq minutes. Je trouve que tout sonne faux. Ou alors, c’est un arrière-goût de trop peu.
Marguerite hoqueta, puis sourit. Elle passa une main affectueuse dans les cheveux blonds retenus en queue de cheval de la jeune fille.
– Je n’ai pas fini Lilas. Je prends quelques raccourcis mais je n’ai pas vraiment le choix. Je dois avouer que je me suis vite adaptée à cette maison. Je suis tombée amoureuse de votre grand-père très naturellement. En 1967, j’ai accouché de Marjolaine, notre seul enfant. Comprends-moi, Lilas, je me suis aussitôt sentie chez moi, ici ; et heureuse. Je n’ai jamais émis le désir de retrouver mon passé tout comme Kaddiern, aussi amoureux que je pouvais l’être, n’a que vaguement insisté pour que j’entreprenne des recherches. Et encore, au début seulement. Peut-être que, justement, c’est grâce aux jardins que nous avons trouvé cette harmonie. Vous les connaissez tous et vous, les filles, y avez joué un nombre incalculable de fois. Vous savez combien il est magique. Les cèdres bleus, les fragiles mimosas, la mare et ses innombrable grenouilles, les tapis de marguerites, les odorantes tulipes, le saule pleureur tordu par le vent, l’herbe grasse. L’antique escarpolette, près du pommier. La balancelle à l’ombre du grand tilleul, là où nous faisions voler les feuilles de l’arbre comme s’il s’agissait d’hélicoptères. Oui, vous les connaissez aussi bien que moi, ces jardins. Vous y avez bâti vos souvenirs. Moi aussi.
Le silence se fit. Restait le tic-tac grave de l’horloge bretonne. Marjolaine avait les larmes aux yeux. Lilas mâchouillait le même morceau de viande depuis deux minutes, tout comme Capucine. Hubert cherchait une meilleure position sur sa chaise.
– Je vois que je vous ai coupé la chique ! s’amusa Marguerite. Mais comment faire comprendre autrement l’importance des jardins de Kaddiern ? Il m’a retrouvé allongée près du pommier. Le beau pommier qui donne tous les ans les meilleurs fruits que j’aie jamais goûtés. Alors, non, je ne veux pas que les animaux de Latimier viennent souiller cet endroit ! Tu entends, Hubert ?
– Hum…, fit     celui-ci.
– Quand je serai morte, tu feras ce que tu veux. Mais en attendant, ils resteront tels quels.
– J’ai compris, Marguerite. Oublions Latimier.
Visiblement, quelque-chose gênait encore Marjolaine. Elle finit par s’ouvrir à sa mère :
– Maman, je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as jamais raconté tout cela, ni pourquoi papa n’en a jamais rien dit non plus. J’ai arrêté toute petite de t’interroger là-dessus, je le sais, je m’en souviens. Mais maintenant, je suis un peu secouée.
Marguerite leva les mains au ciel. Les questions commençaient à l’oppresser.
– Ton père, articula-t-elle le plus distinctement possible, a toujours été très pudique, peu bavard. Pour lui, j’imagine, tant que je n’en parlais pas, il n’y avait aucune raison de remettre ce sujet le tapis. Quant à toi, Marj, si je t’avais expliqué toute jeune que je venais de… nulle-part… enfin… j’ai eu peur que tu souffres d’un manque encore plus grand dans ta vie, de savoir que nous n’avions pas d’autre famille. Mais…
– Mais ? encouragea Lilas, voyant que sa grand-mère hésitait à poursuivre et que ses yeux partaient ailleurs, dans un endroit où elle seule pouvait voyager : sa mémoire.
Elle revint à la réalité.
– Avant de mourir, Kaddiern m’a dit une chose. Deux, en fait. La première, qu’il m’aimait. La deuxième était induite dans sa phrase exacte : « je t’aime, depuis le jour où tu es tombée dans mon jardin ». J’ai supposé qu’il parlait du jour où il m’avait trouvée et emportée à la clinique, bien sûr. Mais, sur le coup, j’ai trouvé l’expression étonnante. Peu importe, Kaddiern m’a rendue très heureuse. Et sa famille aussi. Il me manque terriblement.

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À propos de Thomas Geha


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