L’Arbre, roman imaginaire ?

Voici une chronique de livre que m’a demandé Erwann Perchoc  pour le blog de la revue Bifrost. Il s’agissait de traiter la rentrée littéraire sous un angle un peu particulier, à savoir parler d’un livre qu’on aimerait – pourquoi pas – lire ou écrire. En tout cas, essayer d’imaginer livre particulier ! Les auteurs qui se sont prêté au jeu ont rédigé de somptueuses chroniques, n’hésitez pas à aller y jeter un oeil.

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L’Arbre

Aymeric Philippe – Éditions Petronius le Sage – septembre 2012 (roman inédit – 720 pp. GdF. 27 €)

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« …Si l’on s’intéresse à une vue d’ensemble, le vertige nous emportera avec une force indescriptible. Si nombreuses sont les connexions que nul ne serait en mesure de les dénombrer. Chaque branche mère désigne une lignée, chaque branchette une lignée parallèle ; chaque feuille abrite une famille d’Hommes. Et l’Arbre ne connaît pas l’automne, l’Arbre bourgeonne toujours comme si seul le printemps avait été inventé. »

Ce passage est extrait du prologue de L’Arbre, premier roman d’Aymeric Philippe. Celui-ci se révèle, disons-le tout de suite, une fiction hybride, qui fait tout à la fois appel à la science-fiction, la fantasy et le mythe. Le concept, ambitieux pour une première œuvre, laisse tout d’abord perplexe puis, une fois le lecteur plongé dans les différents récits qui le composent, complètement admiratif : l’Arbre est une entité autonome, un univers en soi, que nous apprenons à découvrir au fur et à mesure des fils narratifs. Nous suivons pas moins de dix-huit histoires parallèles, toutes intradiégétiques hormis le prologue et l’épilogue, rarement liées entre elles, et qui nous permettent d’en savoir plus sur cet Arbre mystérieux. Quelques constantes émergent : les Hommes vivent sur les Feuilles, immenses plateaux nervurés et ligneux jalonnés de fontaines de sève, seule nourriture quotidienne de cette humanité protéiforme. De Feuille en Feuille, l’évolution diffère : par exemple, Lyni, le prospecteur, vit dans une société qu’on l’on pourrait rapprocher de celle des États-Unis du milieu du XIXe siècle — on note d’ailleurs que la ville principale se nomme Sutter, référence au personnage historique de Johan August Sutter et à la ruée vers l’or. Sur sa Feuille, la sève s’écoule très mal (une anomalie de l’Arbre d’ailleurs), et l’humanité se meurt. Il décide de forer la « croûte terrestre » — pour lui il ne s’agit de rien d’autre — et de chercher la Source, jusqu’au jour où il rencontre le vide… et devient fou. Sur une autre Feuille, Michèle, une jeune infirmière pour enfants handicapés, dans ce monde parvenu à manipuler le végétal pour en faire de la haute technologie, assiste, en observatrice, à une étrange communion mentale entre l’esprit de l’Arbre et les enfants qui ont subi les premières greffes d’organes végétaux artificiels. Ce récit plus particulièrement emporte le lecteur très loin, parce qu’il est le plus proche de révéler les mystères et les secrets multimillénaires de l’Arbre. Si le vertige est ici à son paroxysme, puisqu’il entraîne dans son sillage une foule de questionnements sur les origines de l’univers, il prend toute son ampleur dans la mosaïque, le puzzle que Aymeric Philippe complète par petites touches subtiles. « Les Brumes », chapitre troublant, se situe dans les marges d’une Feuille anonyme, où un jeune adolescent, un peu trop aventurier, se précipite dans ce brouillard éternel qui borde et délimite les Feuilles. Revisitation du mythe d’Orphée, ce récit émouvant soulève un questionnement sur la fin du monde, au sens propre, géographique. Page 256, Edna, la mère de Rémond, le jeune garçon, parle : « Ce que l’on trouve derrière la Brume, je m’en contrefiche, personne ne s’y intéresse, je veux que l’on me rende mon fils ! Quelle idée lui est donc passé par la tête ? Ne pouvait-il pas se contenter de la Feuille ? De nous ? De notre vie ? » Parce que c’est ce qui semble relier toutes les Feuilles : la brume. Véritable frein mental, comme nous, sur notre Terre, avons conscience de nos limites dès qu’il s’agit de se lancer dans la conquête spatiale. S’intègre pourtant dans le roman une histoire, à la façon de Bradbury, teintée aussi de poésie, où un scientifique aventurier ; Kit Sop, est le seul à avoir traversé — plus que visité — plusieurs Feuilles, parce que sa soif de connaissances, de découvertes, est inextinguible depuis son enfance. Kit, capitaine Némo de ce monde excentrique, est l’inventeur d’une sorte de capsule en forme de noix qui suit les courants de la sève, tel un sous-marin, et est le seul, finalement, à entrevoir la réalité de l’Arbre. Il est aussi un personnage (le seul) que l’on retrouve tous les trois chapitres. Plus il avance, plus il se rapproche du cœur de l’Arbre. Sa quête s’achèvera dans le mysticisme, un mysticisme qui, même pour un scientifique de haut vol tel que lui, est lié à une technologie — je ne vous en dis pas plus — qu’il est incapable d’appréhender et qu’il finit par confondre avec de la magie.

L’Arbre, roman aussi tentaculaire que les innombrables branches qu’il déploie, révèle le talent d’un auteur qui, même si l’on sent derrière sa culture science-fictive (on pense au Aldiss du Monde vert, à Murray Leinster parfois, ou même le Laurent Genefort des Chasseurs de Sève), a réussi le pari d’un livre-monde, complexe, original et riche, aux questionnements aussi denses que la multitude des Feuilles, tout en sachant adapter son écriture à chaque personnage. Parfois tranchante comme l’acier, parfois belle comme une poésie en prose rimbaldienne, l’écriture d’Aymeric Philippe fait plus que convaincre : elle ensorcelle. Et si quelques chapitres peuvent apparaître moins utiles, ils n’entachent en rien le dessein global, qui — je l’ai craint un moment — évite l’écueil d’une fin à la Matrix. On ressort époustouflé, ravi, de ce livre aux multiples facettes. Et comme le dit Kit Sop : « j’irai au bout du monde, au bout de moi-même, parce que je dois comprendre le monde, c’est une nécessité qui me ronge et me pousse à voir toujours plus loin ». Toute l’essence du livre est là. Chapeau Monsieur Philippe.

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À propos de Thomas Geha


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