[ré]visions apocalyptiques : Antoine et Sophie

Eh oui ! Aujourd’hui c’est la fin du monde ! Quoi de plus naturel, du coup, que de vous faire partager un extrait de la mienne ? Voici donc un nouveau fragment de mes [ré]visions apocalyptiques, projet post-apocalyptique en cours d’écriture… Pour info, je serai en dédicace aujourd’hui même à la librairie Critic de Rennes, à partir de 16h. Si vous voulez acheter un dernier livre avant la Fin, venez me voir !

Joyeuse Apocalypse à tous !

Antoine et Sophie

Une odeur de suie froide a embaumé cette pièce de sous-sol. Elle s’est agrippée aux murs et le temps n’est pas encore parvenu à l’éliminer. L’endroit a été le cellier souterrain d’une maison qui n’existe plus. Sophie l’a débusqué par hasard, en trébuchant sur une souche de gravats. Après tout ce temps, l’anneau d’ouverture avait rouillé. La lourde porte en fer, aux gonds fondus, avait donné bien des difficultés à Antoine, qui n’était plus un jeune homme. Mais le jeu en valait la chandelle. Les six mètres carrés contenaient de véritables trésors. Des pots de riz, des lentilles séchées, des aliments en conserve, des condiments, du vin – beaucoup de vin –, et des couvertures emballées dans des sacs au plastique jauni. Le reste était inutilisable ou momifié – comme le propriétaire des lieux.
Le premier jour, Antoine et Sophie  ont évacué tout ce superflu ; le deuxième, autour d’un verre de vin au goût sublime, venu d’un autre temps, ils ont célébré, enfin apaisés, leur arrivée dans ce nouveau foyer. Le dernier et le bon, ont-ils pensé. Assez à l’écart de tout, en bordure d’une prairie fossile, d’une forêt cimetière, leur situation géographique les rendait optimistes, surtout qu’un ruisseau écoulait son eau fraîche non loin de là. Oui, le lieu était parfait.
Toute la soirée, Antoine et Sophie se sont régalés d’un riz cuit dont ils ne connaissaient plus la saveur, et d’alcool. Ivres, ils se sont endormis, l’un dans les bras de l’autre.
La nuit s’est révélée chaude et moite, délicieusement calme. Antoine a entendu quelques bruits, que son esprit fatigué a vite étouffés.
Puis le matin est venu, avec son odeur de suie, toujours aussi forte. Antoine s’est serré un peu plus contre Sophie. Elle avait froid. Il a caressé son épaule piquetée de taches de vieillesse.
Il ne s’inquiète plus du physique de sa femme depuis longtemps. Vieillir avec quelqu’un, c’est accepter les miroirs, tous les jours. Les yeux de l’autre en sont un et Antoine avait toujours aimé ceux de Sophie. Il y avait à chaque instant de sa vie trouvé ce qu’il attendait ; même si ces dernières années s’y mêlaient ses doutes et ses peurs, l’amour ne s’en est jamais enfui.
« Écoute-moi Sophie, dit soudain Antoine, hier soir, j’ai rêvé. Oh, sans doute que je rêvais quand même, ces dernières années, mais tous mes matins étaient noirs, les images enfermées dans une chambre sans lumière. Aujourd’hui, je me souviens de tout. De la loggia encombrée de plantes et de fleurs, où se mêlaient d’innombrables parfums entêtants. Il y avait Martin, assis dans sa petite chaise. Il ne bougeait pas et te regardait préparer des boutures de laurier. Je planais au-dessus de vous. Je vous observais et je pleurais. J’écartais les bras pour vous saisir ; mes mains pouvaient toucher votre peau. Cela faisait si longtemps ! Si longtemps que j’attendais de revivre ce moment. Je me suis senti heureux et j’ai su que tu l’étais aussi. Martin souriait. La scène a duré éternellement. Il était inimaginable que je me réveille. »
Sophie n’a rien dit. Elle ne répondra pas.
Antoine s’est levé. Il a scellé de son mieux la porte du cellier. La matinée est fraîche, il l’a senti au contact du fer.
Oui, lui et Sophie ont découvert l’endroit parfait.
Il retourne se coucher et enlace sa femme, sans une parole. Il ferme les yeux. Il ne parlera plus.

Thomas Geha, 2012

Advertisements

À propos de Thomas Geha


8 responses to “[ré]visions apocalyptiques : Antoine et Sophie

  • Lorhkan

    J’adore !

    Editeur, éditeur, éditeur !

  • Philippe

    Je ne sais pas si tu as lu « La route » de Cormac McCarthy mais une scène presque similaire se déroule dans ce roman. À moins qu’il ne s’agisse de ta part d’un clin d’oeil ?

    • tomgeha

      je ne vois pas du tout de quelle scène tu parles ; j’ai lu la Route -, mais des tas d’autres post-apo aussi. Après, qu’il y ait des points communs, je n’en doute pas une seconde.

  • Philippe

    Jette un oeil aux pages 118-123 (dans l’édition brochée, pas le poche hein) & enjoy. 😉

  • tomgeha

    comme je ne l’ai pas (j’ai emprunté le livre à mon frère), j’attendrai de tomber sur un exemplaire ! Cela dit, mon projet étant très différent de celui de McCarthy, cela ne devrait pas poser de problèmes 🙂

  • Philippe

    Aux retardataires qui n’ont pas lu/vu « La route » : attention spoiler ! 🙂

    Ton extrait n’est bien sûr pas une copie conforme du passage de McCarthy que j’évoque mais il m’a immédiatement fait penser à cette découverte fortuite de la planque souterraine dans le jardin remplie de victuailles, la porte qu’il faut forcer, les vivres à l’intérieur…

    Quoi qu’il en soit, je souhaite à ton futur bouquin de connaître le même succès que celui de Cormac (prix Pulitzer, adaptation ciné, etc.) ! :-p

  • tomgeha

    ah oui, je vois la scène. Cela dit, c’est un lieu commun du post-apo. Rien qu’hier, j’ai regardé un film qui s’appelle « The Day » ; il y avait cette scène également ! Remarque, c’est peut-être l’indice que je dois modifier quelque-chose dans cette scène.
    En tout cas, merci beaucoup pour tes voeux de succès, j’espère que tu es visionnaire 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :