Suites Apocalyptiques (14) : Une apocalypse Playmobil (épisode 1)

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Quand je regarde les événements récents – ceux qui me conduisirent ici – et moins récents, quand je les mets bout-à-bout comme les pièces d’un puzzle abîmé, je pense à une seule chose, avec beaucoup de nostalgie : il est loin, l’Âge d’Or. Il est loin ce temps où notre royaume prospérait, où notre chef, Bralache, notre bien-aimé Bralache, mon frère de sang, guidait son peuple avec lucidité et bienveillance. À ce que je sache, il n’a jamais failli.
Peut-être est-il mort à présent, je ne saurais le dire avec certitude, je n’ai jamais vu sa dépouille.
Oui, il est loin, l’Âge d’Or.
La destruction de notre monde, personne ne l’a comprise. Personne n’a su me dire pourquoi tout s’est arrêté d’un seul coup, sans signe annonciateur, sans ce déclin qui vaut pour chaque civilisation. Sans déclin parce qu’une guerre nous a décimés. Une guerre, un incommensurable tsunami venu de nulle-part, à l’improviste. Une guerre à sens unique.
Nous n’avons jamais vu nos assaillants. Certains ont prétendu qu’ils venaient d’ailleurs, qu’il s’agissait de créatures gigantesques seulement guidées par la soif de destruction, puis reparties, une fois notre monde définitivement déchu, vers d’autres destructions ; sans le moindre doute.
Je suis, moi, Mainblanche, le survivant malheureux de ce cataclysme, je suis Mainblanche l’Indécis aux yeux brouillés de larmes acides (elles brûlent, elles brûlent tant), qui n’a su sauver les siens, qui n’a pu protéger ses enfants, et encore moins ceux de son peuple. Bralache, mon frère, je ne doute
« Pour qui ? » est la bonne question.
Après un temps d’errance morbide, quand mon âme et mon cœur refusaient et de rêver encore et de battre pour la Vie, pour l’avenir, j’ai rencontré, par le plus grand des hasards, Fine et son oncle, le taiseux Sergent Major.
Je pensais alors être le dernier représentant de mon peuple.
Nous étions tous les trois des estropiés de la vie, mais Fine nous jaugeait – me jaugeait – de ce regard terrifiant, ce genre de regard qui comprend que tu as renoncé, et qui te juge salement pour cela, pour cette fuite qui devrait se remplacer par un combat de tous les instants, par une résistance forgée par les épreuves les plus douloureuses.
Elle avait raison, Fine. Et elle avait des idées à revendre à défaut, sans doute, d’idéaux à défendre.
Fine avait entendu, durant sa jeunesse, la légende d’un monde proche du notre, détruit lui aussi. On prétendait que ce monde avait été prospère, riche, et extrêmement technologique. Bien plus que le nôtre, qui avait conservé beaucoup de valeurs féodales.
Pour tout dire, Fine avait entendu parler de ce monde par son père, lequel avait, longtemps, recherché son accès. Non seulement il l’avait trouvé, mais il lavait exploré. Il n’était jamais revenu. Un drôle d’oiseau mécanique avait déposé une carte aux pieds de Fine et avait explosé en plein vol, une fois sa mission accomplie. Elle avait lu, lu et relu cette carte, jusqu’à la connaître par cœur. Un jour, se disait-elle, elle irait, par le monde, à la recherche de son père, elle trouverait ce grand vaisseau que la carte pointait comme terminus.
Par miracle, Fine avait survécu au désastre. Et elle avait entrepris, à travers ce champ de ruine à la fois sauvage et silencieux qu’était devenu notre royaume, ce voyage, cette quête ultime.
Notre rencontre était finalement anecdotique. J’ai suivi le mouvement, j’ai trouvé une voie.
Alors, avec Sergent Major et Fine, nous avons lié nos destins, et le voyage s’est poursuivi. Peut-être étions-nous fous, ou au mieux désespérés, mais un espoir de jours meilleurs nous habitait désormais – m’habitait tout du moins. Je pouvais enfin aider quelqu’un. Jusqu’à la mort, s’il le fallait. De toute façon, dans ce monde vide de sens, lugubre, la mort déviait de mon centre de pensée. La mort n’était plus qu’une annexe à la vie, parce qu’elle apporte l’obscurité, une morne et définitive obscurité, tandis que la lumière de la vie, ces multiples lumières de l’éphémère qui composent une existence (à la façon d’une symphonie), apportent joies, chaleur, amour, fraternité. Et espérance. Parce que l’espérance, c’est cette lumière-là qui nous tient à flots, jusque dans nos souvenirs, quand il ne reste qu’eux.
Bien-sûr, mes souvenirs allaient me porter pendant ce voyage périlleux, qui nous ferait rencontrer le Grand Inconnu ; mes jours heureux allaient gonfler mon torse, bander mes muscles quand cela serait nécessaire. Mes souvenirs deviendraient ma force, ma force profonde, pour aider Fine et Sergent Major dans leur quête. Dans la vie d’avant, j’avais été général, et j’avais été respecté je pense, j’avais bâti des armées et je ne voulais donc pas échouer. Pas cette fois.
Fine connaissait l’emplacement du « vortex ». Elle nommait ainsi ce tourbillon infernal qui devait nous emporter dans cet alter-monde décrit par son père. Ce fut donc elle qui nous y guida, à travers les champs de bois et les montagnes-champignons.

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Ce fut encore elle qui nous donna le courage d’y plonger, en sautant la première. Sergent Major bmdet moi avions quelques appréhensions passagères. Rien de bien dramatique : le simple vertige de l’inconnu. Et je suis persuadé que Fine l’avait ressenti elle-aussi.
La transition se passa sans encombres. Seule une fluctuation chromatique nous fit passer de la couleur à la monotonie du gris, que nous pensions momentanée. Erreur.bmd

Le monde où nous émergeâmes ressemblait au bac de cendres froides d’une cheminée, et il en avait la couleur. Le ciel plombé, plus grave que des lèvres tristes, ne laissait filtrer que peu de lumière. Nous avions cette impression persistante que dans ce monde sauvage et pourtant figé, fouillis mais aussi rouillé, une fine et légère poussière de bois (elle en avait aussi l’odeur) flottait perpétuellement dans l’air. Cette atmosphère fort chargée nous pompait beaucoup d’énergie. J’avais l’impression que Lenteur était mon deuxième nom. Mais, en réalité, nous devions seulement nous y habituer.
Ainsi, l’accoutumance à ce nouveau monde ne vint qu’après deux ou trois jours, que nous passâmes assis, adossés à cette nature étrange qui nous entourait.

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(à suivre)

Les textes comme les images sont (c) Thomas Geha et de ce fait sous l’ignoble joug du droit d’auteur.Il est néanmoins autorisé de partager, tant que les sources sont citées.

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(Suites Apocalyptiques est une série de courts textes d’ambiances apocalyptiques publiés sur mon blog, pour le faire (re)vivre un peu, à raison d’un à deux textes par semaine) (Just for fun comme on dit) ; du texte, juste du texte, pas d’image, pas d’enjolivement, juste ce qui passe par la tête)

 

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