P comme Pirates ! Réflexions sur le piratage d’aujourd’hui.

Le 13 novembre 2012, je publiais ici-même, sur mon blog, un article qui, aujourd’hui encore, reste ma référence statistique, car il a été très largement commenté et soumis au débat ou à articles ici et là. « A comme Alexandriz », l’article en question, est lu régulièrement. Il a, je le sais, été sujet d’examens divers et variés, notamment dans l’enseignement supérieur. On m’en parle encore régulièrement, par mail, sur twitter, sur facebook, en « vrai » aussi. À l’époque, cette histoire avec la Team AlexandriZ avait pris une dimension incroyable, et j’étais devenu le premier ayant-droit (du moins dans le domaine du livre) en France à être « rémunéré » par des pirates. Il faudrait, je le crois, revenir sur cet aspect précis, parce que si cette histoire m’a permis de différencier deux choses, ce sont celles-ci :

le pirate du livre est bel et bien celui qui met à disposition de tous – j’insiste alors sur le tous – et de manière illégale l’oeuvre d’un écrivain. Cette personne est celle qui, potentiellement et même juridiquement est la plus blâmable. Le téléchargeur, quant à lui, est celui qui profite de ce pillage (eh oui, un pirate, ça pille, ça met à sac) pour se servir sans vergogne aucune. La plateforme, elle, n’est que l’outil indispensable. Si le téléchargement est illégal, quelle est la raison réelle de blâmer le téléchargeur, puisque le livre est disponible en un clic ? Je ne vois toujours pas pourquoi je blâmerais ces personnes, sinon que, six ans après, un monde en soi, une époque même sur la question du numérique, ont passé. Et avec cette époque révolue, les mœurs ont donc elles-mêmes évolué. Tout est allé si vite. Si en 2012, mon humeur était à la mansuétude et au dialogue, il est bien évident que celle-ci a également changé. Mon humeur s’est définitivement éloignée d’une stratégie honnête de compréhension pour se rapprocher, au contraire, d’une incompréhension quasi totale envers les pirates – et donc hors de cause, puisqu’ils ne sont que conséquences, les téléchargeurs. Quand cette histoire avec la Team Alexandriz a débuté,un facteur réel était à prendre en considération : le pirate ne se cachait pas réellement, ou pas bien, que sais-je. On pouvait aller le « trouver », dialoguer, discuter de solutions avec, de chaque côté, je crois, le sentiment que l’on était en mesure de se découvrir un terrain d’entente. Or, l’ère numérique est, je m’en rends compte après quatre ans d’absence des étals des libraires, entrée dans une nouvelle ère suite, en partie, à la fin de la Team Alexandriz. Le pouvoir s’est durci, la traque envers la fraude également. Internet est devenu, du moins pour l’internet de la majorité des gens qui en ont une utilisation « commune » comme moi, un terrain maîtrisé par ceux qui le possèdent, que ce soient les grandes firmes ou les gouvernements à la solde des grandes entreprises : regardez simplement en France, pour vous en rendre compte, le pouvoir d’un Amazon, capable d’imposer à La Poste des tarifs ridiculement bas (et pour les autres honteusement hauts) pour leurs envois, ou de ne pas payer d’impôts sur notre territoire. C’est dit, internet n’est absolument pas un terrain de liberté. Ainsi, la piraterie façon Alexandriz a un peu vécu, d’autant que des offres légales intéressantes, quoi qu’on en dise, ont vu le jour. J’ai, de mon côté, arrêté de télécharger illégalement de la musique, du cinéma, de la série tv, voire du livre, depuis au moins quatre ans. Je suis abonné à OCS, par exemple. Parfois à Netflix. Je n’écoute pas des tonnes de musique, mais régulièrement je m’abonne en premium à Spotify, pour participer à la rémunération des artistes (même si je sais que spotify ce n’est pas l’idéal, certes). Conséquence, je ne surconsomme plus. Du côté des éditeurs de livres, même si j’admets n’être pas un grand amateur de numérique, je trouve que l’offre s’est améliorée, à la fois en qualité (avec l’apparition, aussi, de plateformes adéquates), et en terme de prix. Tout, là non plus n’est pas parfait. Mais, sauf si l’on est un compilateur maladif qui entasse et entasse et entasse des livres sans jamais en lire ne serait-ce que 5 %, je pense sincèrement que l’on y trouve à peu près son compte. D’autant que, si je prends le seul domaine de l’imaginaire, Bragelonne ou les Indés de l’imaginaire, par exemple, mettent souvent en place de « grosses opés » intéressantes. Dès lors que ce cadre est posé, où donc situer le phénomène du piratage ? D’abord, les pirates ont dû affronter cette nouvelle ère qui les a poussés à se dissimuler. À ne plus exister du tout aux yeux de tous comme pouvait le faire la Team. La Team assumait, à mon sens, son côté frondeur et jouait avec ce sentiment de liberté du net et de ses utilisateurs. Avant d’être rattrapés par la patrouille, la Team n’écrémait que très peu, ce que font désormais, avec une rigueur de professionnels, tous les forums cachés. Mais c’est tout de même avec eux, plutôt que contre eux, que le débat a pu avancer. À l’heure d’un durcissement social en France (qui à mon sens n’est qu’en partie un écran de fumée profitant aux plus riches, mais admettons une chose : je ne fais pas ici de politique), à l’heure où les hashtags #payetonauteur fleurissent et où des gens (des auteurs, en particulier) se battent pour que les créateurs puissent encore espérer créer de la culture, et tout simplement survivre, que font donc les pirates actuels ? Ils se cachent, ils se dissimulent toujours plus, ils n’assument plus ou, du moins, il n’existe pas en eux comme à l’époque de la Team cet élan basé sur une certaine forme de liberté. Ils n’aiment pas non plus le livre, le livre est un outil déterminé précisément selon certaines « compétences » pour alimenter leur égo, pour développer leur stratégie personnelle, qui réclame un peu de pouvoir sur autrui, à l’intérieur d’une petite communauté aisément maîtrisable. Un environnement fécond, en somme. Ainsi, il n’existe plus chez eux que le reflet de notre société actuelle, donc de son fonctionnement. Je m’explique : il ne faut pas être un grand observateur pour s’apercevoir que pas un mois ne passe sans qu’une « affaire » n’éclate. Par exemple, dernièrement, la discrète relation entre Havas et la ministre Muriel Pénicaud. À mon sens, tout cela participe en réalité aux rouages innés du capitalisme, du libéralisme, qui mènent au besoin de disposer de richesses, toujours plus, quitte à… accumuler. Y compris en passant par la spoliation, le vol, l’escroquerie. C’est inéluctable. Et sans, bien entendu, jamais redistribuer. Il est mort-né le mythe de Robin des Bois. La sortie récente de mon roman Des sorciers et des hommes, qui d’ailleurs est animé de personnages sans foi ni lois, m’a un peu obligé à me reconnecter plus profondément avec le circuit du livre (et cela même si j’ai repris mon métier de libraire et d’éditeur). Par extension, avec les sites pirates. Qui sont-ils ? Ou sont-ils ? Que font-ils ? Comment fonctionnent-ils ? J’ai été sidéré, je peux désormais le dire. Même si je n’y suis que peu allé, on m’a fait connaître un « forum » qui s’appelle le CDL (Club des Lecteurs) dont l’URL actuel est actuellement celui-ci : coinduleu.org. Allez, cliquez sur ce lien et vous verrez… qu’en réalité vous n’accèderez à rien sans un login que personne ne vous donnera en un claquement de doigts. Comme toutes les sociétés secrètes et élitistes, il faut le mériter. Parce que non seulement ce site est (ou était) caché sous un faux forum généraliste, mais il change en plus régulièrement de nom pour échapper à sa localisation. De fait, il n’est peuplé, également, que de gens qui se dissimulent dans un système autarcique, élitiste, politique, ultra-hiérarchique ou l’ego est maître-roi, l’appropriation du travail des autres quotidienne. Parce que, il faut en être certain pour l’avoir « vu », ce type de forums (il en existe d’autres comme La Bouée) ne sont qu’un système capitaliste à échelle réduite, basé sur celui que nous connaissons tous et dont on s’offusque la plupart du temps parce que ce qui est au coeur de son existence, c’est en réalité la dissimulation. 

Nous n’aimons pas que l’on nous dissimule des choses. Ces gens, qui hantent ces forums en disposant gratuitement de richesses créées par d’autres, sont l’exact reflet miniature de ces puissants qui nous gouvernent et qui nous volent par la dissimulation constante, le secret. Ce sont, n’en doutez pas des ultra-capitalistes qui ont bien compris ce que signifie le bénéfice, même s’il n’est pas pécuniaire, tant qu’à faire sur le dos du travail d’autrui puisque c’est ainsi que le système fonctionne ; c’est-à-dire que plus on obtient en volant, plus on s’enrichit sur le dos des autres, peu importe que ce soit à petite ou grande échelle, peu importe que cela rapporte de l’argent ou autre chose, comme une certaine « position » de force et de pouvoir dans le système. La dissimulation, qui n’était pas spécialement la marque de fabrique de la Team, est désormais la preuve éclatante de ce fonctionnement. Ce n’est pas le bien de tous que veulent les pirates, mais le profit d’une minorité, et là où un dialogue était possible auparavant, il ne l’est plus, puisque nous ne pouvons pas aller chez eux. Eh oui, ce qui importe, désormais, c’est de rester discret pour que ce petit système continue de tourner tranquillement. Peu m’importe que Des sorciers et des hommes soit piraté, c’était couru d’avance et je m’en fiche réellement : ce piratage n’a aucun impact sur les ventes. Les ventes se font par celles et ceux qui aiment les livres dans un système ouvert, ce sont eux qui soutiennent les auteurs en ces temps encore et toujours plus difficiles. Dorénavant, ce sont les discours moisis de ces gens fonctionnant en vase clos que je n’accepterai plus. On ne peut pas rester stoïque devant ce qui s’apparente à du vol qualifié, de l’appropriation du travail d’autrui, notre société est déjà bien trop inégalitaire comme cela. On ne peut plus trouver d’excuse à ce communautarisme capitaliste caché. Alors, que faire ? En gros, tout comme pour Penicaud et Havas et toutes ces histoires qui finissent par éclabousser partout, les pirates d’aujourd’hui et leurs petites sociétés autonomes calquées sur les grandes, n’aiment pas la publicité. Auteurs et éditeurs devraient donc se charger de la leur faire. Pas en demandant le retrait des œuvres piratées, cela me semble toujours aussi inutile et contre productif, mais en traçant de façon régulière et tenace les endroits où se cachent ces communautés pilleuses et anti-culturelles. Ces fameuses communautés, à l’image du CDL, qui font soi-disant œuvre utile en faisant connaître gratuitement notre travail. Par le partage. Alors qu’il est impossible pour moi d’avoir un esprit de partage dans un système clos, fermé à quadruple tour. Très bien, acceptons tout de même cela. Mais maintenant, ne devrions-nous pas faire connaître le leur, en les localisant sans cesse, en diffusant, nous auteurs ou éditeurs, ou simples amis du livre, les URL de leurs forums ? Si eux se cachent, nous, avons-nous une seule raison de les laisser faire ? Car c’est finalement ce qui m’étonne le plus : ils sont globalement invisibles. Et seul un type de personne peut arriver à ce résultat : celui qui n’a pas l’esprit tranquille.

Thomas Geha

PS : les commentaires à cet article sont fermés, tout simplement parce que le dialogue ici est impensable avec des personnes dont le fonctionnement même est celui qui mène à la dissimulation et donc à l’empêchement de tout débat.  

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À propos de Thomas Geha

Ecrivain / Littératures de l'imaginaire. Voir tous les articles par Thomas Geha

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