SMOKE – preview confinement

Voici les premiers chapitres, mis à disposition, d’un roman de SF « young adult » débuté et mis en repos en raison de projets plus prioritaires. Je l’écris vraiment par pur plaisir, donc ne me demandez pas qui en sera l’éditeur, je n’en ai pas a moindre idée et ne sais même pas si je le proposerai à quiconque ! Toujours est-il que je le finirai, bien entendu 🙂

Ne faites pas attention aux fautes, c’est du premier jet.

 

Héphaestos

Smoke

Prologue

À demi enfouie dans la terre, l’assiette fendue en deux me renvoie son sourire ébréché. Je relève la tête, m’ébroue comme un chien après une escapade folle dans un ruisseau, puis je noue mes longs cheveux roux en un catogan plus qu’imparfait. L’odeur des déchets me fouette le nez dès qu’une petite bourrasque se lève. Rien de grave, je suis habituée à ce lieu, la déchèterie municipale. C’est là, en général, que je conclus mes magouilles. L’endroit est propice à mes activités, d’autant qu’il est facile de s’y faufiler la nuit : la clôture a été découpée vers l’entrée nord sans jamais être réparée. Elle n’est pas très grande et les broussailles ont fini par la dissimuler, si bien que, sans doute, tout le monde a fini par oublier son existence. Sauf moi et quelques autres avec qui je traite mes « affaires ».

Je pose un casque sur mes oreilles et sélectionne une chanson sur mon vieil ipod : That look you give that guy de Eels. J’ai toujours aimé ce groupe, même s’il n’est a priori pas de ma génération, et cette chanson en particulier. La voix brisée de Mark Oliver Everett me donne toujours des frissons incroyables. Elle n’a jamais été aussi vibrante que sur cette chanson, je crois.

Je consulte ma montre : 5h40. Dans moins de vingt minutes, l’autre abruti d’Evan se tiendra devant moi. Dans moins de vingt minutes, si tout se déroule selon mes plans, je serai plus riche de 500 euro. Mais il s’agit d’Evan. Ce mec est un con fini, on ne sait jamais avec lui. Et si je l’ai piégé, c’est aussi et surtout parce que sa tête ne me revient pas. Toujours à se moquer des autres, des plus faibles que lui tant qu’à faire, c’est un diable à longues cornes sous ses allures de saint, premier de la classe évidemment, bien vu des profs, adulé par la plupart des élèves qui voudraient tant lui ressembler et donc détesté par les mêmes. Logique.

J’enlève le casque à la fin de la chanson et éteins l’ipod. Je préfère rester aux aguets, sachant qu’Evan apparaîtra bientôt. Je détesterais qu’il me surprenne avec les larmes qui montent aux yeux.

Un bruit de grillage me tire de mes pensées et mon cœur s’accélère légèrement. Petite montée d’adrénaline. Evan arrive et il n’est pas discret. Je l’entends pester. Son blouson ou un autre vêtement s’est visiblement coincé dans une pointe de fer. Dans l’obscurité qui s’éclaircit avec la venue de l’aube, je vois son ombre mouvante, nerveuse, qui se démène.

« Shit ! », j’entends. Et je souris, satisfaite de ses déboires.

Il parvient néanmoins à s’extirper du piège et, après avoir examiné les dégâts – sur la poche de son blouson – il s’avance vers moi, la démarche ferme, le torse bombé.

« Voilà un endroit qui te ressemble bien ! », s’agace-t-il.

Insensible à cette première attaque, je le laisse se rapprocher, j’écoute sa respiration rapide et sonore, que je trouve inhabituelle pour un sportif de bon niveau tel que lui. Peut-être a-t-il couru pour atteindre la déchetterie dans les délais, ou peut-être la transaction le rend-elle nerveux. Je ne saurais encore le dire avec certitude, même si parvenir à déchiffrer les gens est une de mes qualités, dit-on.

Il se plante à un mètre de moi et me regarde droit dans les yeux.

« Alors, tu l’as ? 

Et toi ? Tu as le fric ? »

Il hausse les épaules et sort un portefeuille de sa poche intérieure. Il l’ouvre en deux et saisit une enveloppe marron.

« 500. En coupures de 10 comme tu voulais. Maintenant, aboule-moi la vidéo et on se quitte bons copains. 

Faut que je vérifie. Donne-moi l’enveloppe.

Tu n’as pas confiance ?

Non. »

Evan se met à glousser comme une poule et jette l’enveloppe à mes pieds. Elle tombe pile poil sur l’assiette fendue, cachant son sourire.

Sans quitter mon camarade de lycée des yeux, je me penche et allonge le bras. Je récupère le kraft bien dodu et lui balance une clef USB en retour.

« Efface la vidéo, hein. Et arrête le joint, ça ne plairait pas à ton entraîneur de foot. Heureusement qu’à nos âges on n’impose pas de contrôle antidopage ! 

T’es vraiment une belle garce, la rouquine. Tu le sais, au moins ?

Tous les gars dans ton genre me disent ça, oui. Après avoir été pelés comme des oranges.

Mon humour ne lui plaît pas. Je le constate à son visage déformé par une grimace. Soudain, il met deux doigts dans la bouche et émet un sifflement assez puissant pour être entendu à un kilomètre à la ronde.

« Je ne vois pas ce qui m’empêche de te foutre une bonne déculottée, maintenant que tu m’as rendu cette vidéo ? 

Peut-être parce que j’en garde une copie ? Et t’attends qui là ?

Le grillage tinte brusquement, comme si quelqu’un s’était affalé dans un buisson de genêts à balais.

« On va en discuter, Sunshine. On va en discuter.

Ne m’appelle pas comme ça. Je préfère encore « la rouquine ». »

Deux garçons sortent du grillage et rejoignent Evan avec un sourire perché sur les lèvres : Gérald, bras droit et meilleur pote d’Evan, et Kadd, que tout le monde au lycée considère comme un suiveur assez discret et un peu idiot. Ces deux-là, quoi qu’il en soit, ne m’inspirent rien d’autre que du dégoût.

« Tu ne pensais tout de même pas t’en tirer ? » demande Evan, fier de son coup de théâtre.

« Je n’ai pas peur de vous », je réplique en crachant aux pieds du chef de la bande.

Les trois amis s’entre-regardent et éclatent de rire.

« Tu devrais », assure Evan, qui sort un couteau de sa chaussette.

« Tu penses m’impressionner avec ton canif ? T’es sérieux, là ? Tu sais que je suis pratiquante confirmée de Viet vo dao ?

Je m’en fiche de ton truc de chinetoque », se récrie Evan la voix moins assurée, nous sommes trois. 

À mon tour d’éclater de rire.

« Bonjour le courage ! Et en plus t’es raciste ! »

Cette fois-ci, Evan n’en peut plus. Il jette son couteau – qu’il avait surtout embarqué pour faire peur – et fond sur moi. Je le reçois tranquillement en levant la jambe et en le repoussant pied contre torse. Il bascule en arrière, tente de se maintenir sur ses pieds, puis finit par s’étaler les fesses sur la terre dure. Il n’en faut pas plus pour que Gérald pousse un cri de guerre et se lance lui aussi à l’assaut. Il est plus costaud qu’Evan, plus difficile à déstabiliser. J’opte pour un dah canh, coup de pied haut qu’il reçoit pleine joue. Gérald titube mais ne tombe pas. En revanche il se tient la mâchoire et commence à geindre. Peut-être a-t-il perdu une molaire dans le feu de l’action. Quant à Kadd, il tourne la tête à droite, à gauche, gesticule dans tous les sens, comme s’il se sentait pris au piège. Ses yeux brillent de terreur. Lui ne se battra pas. Trop poltron.

« T’es une chacrée tarée ! » éructe Gérald, main calée contre la bouche.

Il perd du sang. Quant à Evan, il se remet debout, prêt à revenir à la charge. Pourtant, il s’arrête net, les yeux écarquillés, les lèvres figées dans un rictus terrifié.

« Eh bien alors ? Tu fais dans ton pantalon, monsieur le Caïd ? 

Soleil, dit-il en utilisant mon véritable prénom, de… derrière toi.

Forcément, j’imagine aussitôt une ruse de la part d’Evan. C’est bien son genre de fourberie. Mais son visage décomposé, livide, me fait changer d’avis. Je me retourne et mon expression favorite s’échappe de ma gorge :

« Par Teutatès ! »

Une masse de trois mètres de haut se dresse devant moi, mouvante, ondulante comme un essaim de guêpes silencieuses. Prise dans son ensemble, la masse dessine une forme humanoïde…

Une sorte de golem en limaille de fer ! me dis-je.

Cette pensée absurde me sort de ma torpeur. Ma première idée est de fuir le plus loin possible, de laisser cette horreur loin derrière moi. Mais le golem déploie des fumerolles sombres et agitées qui glissent rapidement vers deux positions : la mienne et celle de Gérald, près duquel Evan tente de se relever. D’instinct, je bondis sur le côté en un roulé-boulé un peu grotesque qui me sauve la vie. Pas celle d’Evan et de Gérald, pris dans la nuée et qui hurlent à la lune : l’étrange formation les recouvre. Ils fument et leur chair se décompose à vue d’œil. En moins de dix secondes, il ne reste que deux squelettes, nettoyés comme des oignons, aux os d’un blanc lumineux. J’ai la nausée. Une envie de vomir me secoue les tripes. J’essaie de localiser Kadd, mais il reste invisible. Pendant ce temps, le nuage de limaille se désintéresse de ses deux victimes et pointe vers moi. À ce moment-là, je vois une sorte de tourbillon naître au cœur même du golem ; il grandit, grandit encore et je me sens irrésistiblement attirée vers ce… vortex. Deux mains m’agrippent les épaules. Kadd ! Il essaie de me retenir. Tout ce temps, il se tenait derrière moi. Je sens son souffle rauque dans mon cou et, les larmes aux yeux, j’envoie une prière à qui veut bien l’entendre :

Pitié, si vous existez, aidez-nous !

En vain. Mon nez est à hauteur du tourbillon, aspirateur surpuissant. Je tente bien de m’accrocher à quelques herbes éparses, aux racines trop jeunes pour être utiles.

Puis mille échardes explosent dans mon cerveau. Je sais que ma fin est proche, celle de Kadd aussi, sans que j’aie pu comprendre ce qui nous arrive.

Trou noir.

1.

Le son d’un vague ressac glisse jusque mes tympans, comme un murmure qui me dit : « réveille-toi, Soleil ! ». Je n’ai pourtant aucune envie de me réveiller, je vais si bien, je vais tellement bien que je me sens flotter un dans un cocon de chaleur humide, et il me semble qu’un sourire immobile illumine mon visage.

L’impression ne dure qu’un temps. Soudain, la chaleur se transforme en froid, et l’humidité n’est plus que glace qui tétanise mon corps entier. Mon sourire se déforme tandis que mes yeux s’ouvrent péniblement. J’ai l’impression qu’un sadique a pris plaisir à épingler mes paupières et que chaque mouvement va inévitablement les déchiqueter.

Quand je parviens au bout de mes peines, un interrupteur interne se déclenche et le sang se remet à couler dans mes veines et à irriguer mes membres encore engourdis. La chaleur se diffuse en moi et je suis alors en mesure relever le dos. Mon esprit embrumé, ma cornée embuée ne m’aident pas à comprendre où je suis. Les images du vortex, qui m’aspire, me reviennent et l’électrochoc se produit. Une onde électrique me traverse de la tête aux pieds et je me lève d’un bond. Ma pensée oscille entre peur et questionnements. Peur d’être morte et en… enfer. Questionnements du style : Où suis-je ? Où est Kadd ? Evan et Gérald sont-ils vraiment… ?

Je déglutis et j’essaie de décanter rapidement ma situation. Commençons par le début : moi. Je suis nue, complètement nue. Et je viens de me relever d’une flaque boueuse et froide où je baignais inconsciente. Je tremble comme une feuille. Le froid, bien qu’il n’y ait pas une once de vent, mord ma peau de frileuse. Je jette un regard circulaire, les yeux levés. Rien pour me rassurer : un gigantesque volcan gris, se perdant dans une voûte céleste grise trône fièrement derrière moi. Le reste du paysage n’est qu’un étau de… de quoi d’ailleurs ? On se croirait dans un lieu clos et, à la fois, en pleine nature. Pour tout dire, le volcan semble cerné par une sorte de fumée couleur limaille de fer, la même que le « golem » qui nous a agressés, moi et les gars. Je délaisse momentanément ma contemplation béate de ce paysage digne d’un film d’horreur pour le sol. Et un coup de poing me vrille l’estomac. Un corps est étendu non loin de moi, une jeune femme à en juger les longs cheveux noirs qui flottent dans une mare. Elle est tournée sur le dos et ne bouge pas d’un pouce. On croirait presque à une longue algue noire, filiforme, flottant à la surface de l’eau. Dans un élan spontané, je me précipite vers elle. J’ai toujours très froid et une pluie fine commence à tomber. Quand je m’agenouille près d’elle, je la saisis et tente de la retourner. Ma première tentative est un échec. Le lisse de son étrange combinaison glisse entre mes doigts. Avec un peu de persévérance, j’y parviens tout de même. Le visage, jeune, est plus livide que celui d’un spectre ; les yeux sont toujours grands ouverts et sa bouche forme un rictus désagréable. Sur ses traits figés, je lis une épouvante qui, je l’imagine seulement, je n’ai aucun moyen d’en être certaine, a fait lâcher son cœur. Elle est morte. Aucun doute là-dessus. Je ne peux empêcher quelques larmes de se mêler aux gouttes qui perlent sur mes joues.

Je reste ainsi assise dans la boue une dizaine de minutes, avant que le froid ne me saisisse à nouveau. À contrecœur, je prends une décision brutale. J’ai si froid ! Et la combinaison de la morte me fait de l’œil. Je la dézippe et l’ôte du cadavre. Je ne sais d’ailleurs pas comment j’y parviens, mais la fille possédait sensiblement ma silhouette. Dès que j’en suis revêtue, la combinaison, d’un noir anthracite, comme celle que pourrait porter un plongeur, paraît s’ajuster d’elle-même à mon corps.

Pardon, me dis-je, n’osant plus regarder le cadavre de la jeune fille, environ du même âge que moi. Elle était jolie, avec de belles fossettes et ses longs cheveux noirs. Elle était.

Je me détourne d’elle. J’aurais aimé l’enterrer, mais où ? Et surtout, comment ? Pour ne plus y songer, je fouille la seule poche de la combinaison, qui diffuse une chaleur rassurante, et y tâte un objet rectangulaire, très fin. Un smartphone peut-être ? Ma main le saisit. L’objet ressemble effectivement à un smartphone, mais il ne semble pas tactile. Aucun bouton ne permet de l’allumer et, j’ai beau chercher, je ne trouve pas de solution pour le faire fonctionner. L’écran reste noir. Je le replace dans la poche et décide d’explorer les environs. Le mur-limaille ne m’attire pas. Il semble doué de mouvement et la dernière fois que j’ai été confrontée à ce genre de fumée, je me suis retrouvée ici, dans cette fichue plaine boueuse, sans végétation, aux abords d’un volcan.

Je repense, avec effroi : Je suis morte et en Enfer.

Je marche un bon quart d’heure puis je m’arrête au bout d’un raidillon parsemé de pierres noires aux arêtes coupantes. Derrière celui-ci, alors que j’ai collé sur mon front une main en casquette pour améliorer mes conditions de vue, j’entrevois, encore assez loin, un espace aux allures d’oasis de verdure, près d’un lac qui paraît entourer le volcan. Je jubile, mon cœur s’accélère. Enfin ! De la verdure. Après tout, peut-être ne suis-je pas en enfer mais dans un coin du monde que je ne connais pas… où le vortex m’aurait « transportée » ? Je peux m’imaginer tellement de raisons que je préfère garder la tête froide et maintenir mon cap vers l’oasis. Aussi bien, les environs fourmillent de dangers inconnus. J’aimerais ne pas me laisser bêtement surprendre !

Au bout de quelques minutes, je décèle du mouvement devant moi, peut-être à 1 kilomètres. L’accès aux abords du volcan est un long espace plat, sans cachettes potentielles autres que quelques rochers noirs plantés dans la plaine comme des morceau de météorites tombées du ciel dispersés un peu partout, et je peux ainsi observer le mouvement qui m’intrigue. De loin, j’ai l’impression tenace de vers qui se tortillent dans tous les sens dans un décor myope. Ça me rappelle le livre favori de mon père : Dune et sa planète Arrakis. J’espère juste que des vers géants ne tenteront pas de me gober comme une petite mouche imprudente.

Je m’arrête cinq minutes, le froid ne me touche quasiment plus. Je n’ai jamais porté un vêtement aussi chaud que cette combinaison. Je repense à la morte à qui je l’ai volée et des larmes affluent à mes yeux. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi : j’ai honte.

Tu as le droit de survivre, me chuchote une petite voix, convaincante. C’est vrai, je veux vivre. Je veux vivre même si je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangée.

J’ai peur.

Comment ne pas ressentir ce sentiment dans cet environnement glacé et glaçant ? Même le volcan, dont le cône est mangé par la grisaille, me terrorise quand je prends quelques secondes pour l’observer.

Je frissonne et décide de continuer mon chemin vers les cibles mouvantes. Je me dis qu’il s’agit sans doute d’êtres humains. J’avoue qu’une présence vivante ne serait pas de trop pour me rassurer un peu.

Au moment où cette pensée me traverse, un murmure s’élève, derrière moi :

Hey, Soleil !

Mes pieds s’arrêtent d’eux mêmes. J’ai l’impression que mes jambes pèsent une tonne, qu’elles ont été coulées dans du béton frais. Toujours parcourue de frisson, je me retourne.

Derrière un rocher, quelqu’un s’est planqué. Il sort doucement de sa cachette, comme s’il n’osait pas trop se montrer. Lui aussi porte une combinaison, la même que la mienne.

Tiens, dis-je en retrouvant mon piquant naturel, ne serait-ce pas Kadd le gentil toutou ?

Je souris mollement. Il ne réagit pas, reste les bras ballants et les yeux rivés sur moi. J’hésite entre l’embarras et l’envie de me jeter dans des bras connus. Il n’empêche qu’avec sa bande de timbrés, Evan et Gérald, ils avaient tenté de me mettre une raclée. Je n’étais pas prête de l’oublier, même si le golem en limaille de fer avait changé pour toujours cette délicate situation.

Je m’approche de Kadd. Son visage, blême, m’indique à coup sûr son état d’esprit : il est perdu, corps et âme. D’un seul coup, mon ressentiment fait relâche. Je lui adresse un sourire un peu plus cordial.

Toi aussi, tu as trouvé une combinaison ?

Je la portais en me réveillant, souffle-t-il en me rejoignant, mais en gardant une distance de sécurité raisonnable. Pas fier, le Kadd.

Au moins, lui n’avait pas eu à dépouiller un cadavre. La chance.

Mais j’avais ça aussi, sur moi, en me réveillant.

Il sort de sa poche le même appareil que celui que j’ai récupéré dans ma propre combinaison. Le smartphone ultraplat. Contrairement au mien, le sien est allumé, et ce n’est pas tout un communicateur.

Qu’est-ce que c’est que ce truc ? je demande, intriguée par la vision holographique en trois dimension qui se déploie au-dessus de l’écran.

J’ai eu le temps d’y réfléchir, depuis mon réveil il y a quelques heures. C’est la représentation du volcan, face à nous.

Et ces points rouges qui clignotent et qui bougent ?

J’ai pensé qu’ils pouvaient représenter d’autres personnes, en mouvement.

Un GPS à humains, quoi. T’es drôlement futé, Kadd.

Ouais, fous-toi de moi, tu as raison… Je le mérite, je l’admets. Mais admets aussi que tu es une belle peau de vache. C’est pas moi l’arnaqueur professionnel. C’est pas moi qui ai piégé Evan !

Je hausse les épaules. Il n’a pas tout à fait tort, mais ce n’est pas le moment de m’énerver contre lui : nous avons d’autres chats à fouetter.

Le silence s’installe entre nous. On se regarde de travers, sans trop savoir comment réagir. Ni l’un ni l’autre n’avons envie de relancer la conversation. Pourtant, nous avons des tonnes de choses à partager. L’information, surtout dans un environnement que l’on ne maîtrise pas, c’est capital. Je vais m’asseoir près du gros rocher et, d’un geste du cou, demande à Kadd de m’accompagner. Mes jambes ne me portent plus, j’ai besoin de réfléchir… assise.

Mon allié de circonstance me rejoint et s’installe non loin de moi. Il garde cependant ses distances. Chat échaudé craint l’eau froide ; et je ressens sa défiance.

Je me lance, étant donné que Kadd paraît incapable de prendre les devants :

Bien, raisonnons un peu. Evan et Gérald sont… (Je n’arrive toujours pas à le dire.) Et nous avons été attaqués par une bestiole étrange qui, à ma connaissance, n’existe dans aucune encyclopédie connue. Un truc comme ça, avec la puissance et la réactivité des réseaux sociaux, ça se saurait si ça existait vraiment, hein ?

Oui.

Nous avons été avalés par une sorte de vortex généré par ce monstre et il nous a recrachés ici. Comment ? Pourquoi ? Si tu veux partager une information que je ne possède pas j’en t’en prie.

Une moue dérangée se dessine sur les lèvres de Kadd.

Je n’en sais pas plus que toi sur ce point. Mais…

Mais quoi ?

Je… J’étais derrière toi pendant l’attaque. Je ne pense pas qu’il voulait m’aspirer, je pense que cette chose te voulait, toi. Je suis ici par erreur. Et j’ai envie de rentrer chez moi.

Je ne sais que répondre à cela. Sa voix a tremblé tout au long de sa tirade.

C’est vrai que lors de l’attaque, je n’étais pas parvenue à le localiser, sauf quand il s’était agrippé à moi.

Ecoute, Kadd, il est peut-être un peu tôt pour tirer ce genre de conclusions. On ne sait rien des motivations de ce monstre. Peut-être ne voulait-il même pas nous avaler dans le vortex. Peut-être voulait-il simplement nous tuer, et peut-être avons-nous juste eu de la chance de nous en tirer vivants, pour je ne sais quelle raison… enfin, je dis ça…

Je ne sais pas, Soleil. Tu as certainement raison. J’ai juste envie rentrer. Pas toi ?

Bien sûr, Kadd. Mais là, ni toi ni moi n’avons de solution. Et le jour est en train de tomber. On devrait se décider à bouger ou à camper là.

Tu as vu l’oasis ? demande Kadd.

Oui. Je pense qu’on devrait aller par là-bas. J’y ai distingué d’autres personnes. Enfin, je crois.

Moi aussi… mais si ces gens nous veulent du mal ? Je suis pas Evan ou Gérald. Je suis plutôt du genre toutou suiveur, comme tu me l’as bien fait remarquer.

C’est la réputation que tu as, dis-je sans vouloir le vexer plus. Je n’y peux rien.

La nuit commence à tomber, la voûte céleste faite de fumée de limaille s’obscurcit. Au moins les lois de la nature ont l’air plus ou moins préservées ici, malgré l’étrangeté du paysage.

Faut qu’on se bouge, dis-je.

Et d’un geste souple, je me relève. Sans attendre la réaction de Kadd, d’un pas décidé, je me remets en chemin. Un kilomètre, ce n’est rien. Nous serons vite arrivés à destination. Un coup d’œil derrière moi me confirme que Kadd suit le mouvement.

Il a beau m’agacer, s’affirmer comme un trouillard notoire, sa présence me rassure tout de même, je ne saurais dire pourquoi. Pourtant, je me demande une chose : si les ennuis arrivent vraiment, Kadd ne sera-t-il pas qu’un poids mort ? Ne devrais-je pas l’abandonner à son sort et me débrouiller seule ?

2.

Nous marchons depuis cinq minutes et Kadd reste toujours derrière moi, à distance. J’ai l’impression d’être pour lui le nouveau Evan. A-t-il besoin d’avoir toujours quelqu’un à suivre ?

Oubliant que mes pieds sont nus, je shoote d’agacement dans un caillou. Grosse erreur de ma part : j’ai l’impression qu’un marteau vient de l’écraser et la douleur pulse soudain, abominable. J’essaie de retenir un cri de douleur, de prendre mon pied avec une main, puis je m’écrase lamentablement sur le sol, déséquilibrée par mon geste intempestif. Kadd se précipite vers moi me saisit l’épaule. Je le rejette d’un coup sec.

Imbécile ! Je suis déjà à terre ! Tu crois pouvoir m’aider ?

Je…

Et je vais déjà mieux. Pas besoin d’une infirmière.

Kadd se relève et attend, bras croisés, que j’en fasse de même. J’ai bien envie de le laisser poireauter là, ainsi, pendant quelques minutes. Mais la nuit est vraiment toute proche et il est temps, pour moi, de trouver un abri un peu plus accueillant que cette morose plaine de cailloux.

Bon, désolé Kadd. Les vieux réflexes. Allons-y.

Un bip se fait soudain entendre. Kadd et moi nous nous entre-regardons, alarmés.

Qu’est-ce que c’est ? s’étonne Kadd.

Au bout de trente secondes, je comprends que le bip provient de la poche de Kadd. Lui aussi. Il extirpe, avec un peu de mal, le smartphone de sa poche. Tous les points rouges, sur la projection holographique, ont disparu. En revanche, un dôme de fumée noire le recouvre désormais, dissimulant complètement la projection du volcan. Et le bip, résonne près de nous, sans que nous sachions pourquoi, toujours plus fort. Au fond de moi, je sais que quelque chose ne tourne pas rond. Ce genre de bip ressemble furieusement à un message d’alerte.

On ne devrait pas traîner ici, dis-je à Kadd. Je le sens mal.

Kadd acquiesce en silence et nous reprenons notre marche en accélérant le pas. Quelques secondes plus tard, mes inquiétudes sont confirmées. Un bruit suspect s’élève dans l’air froid, comme si un tracteur raclait la terre jonchée de cailloux avec sa charrue.

Quelle idée idiote.

Kadd qui s’est arrêté, statufié, pointe un doigt vers un endroit de la plaine, à une centaine de mètres derrière nous. J’en reste médusée, avec l’envie de me frotter les yeux pour faire disparaître ce que je considère comme une illusion d’optique. Des ailerons métalliques fendent la terre dans notre direction, à une vitesse plus que raisonnable. Si nous ne réagissons pas, dans moins d’une minutes, ils nous auront rejoints. Et…

Je prends Kadd par un bras, sans douceur.

On fonce. Droit devant ! Et ne regarde pas derrière toi.

Mon camarade ne se fait pas prier. Avec un démarrage fulgurant, il passe devant moi et pique un sprint impressionnant. Je dois dire que je suis légèrement surprise. Je ne le pensais pas si rapide. Soudain, je prends conscience que je ne l’ai pas du tout examiné depuis que je l’ai retrouvé. Un mètre quatre-vingt environ, brun à peau claire, longiligne et musclé. Pas dégueulasse à regarder, en fait.

Je l’observe tout en donnant mon maximum à la course. Mon doigt de pied me fait toujours un peu souffrir et les arêtes des pierres que j’évite au maximum me transpercent la plante. J’ai plutôt une bonne pointe de vitesse mais je dois admettre que Kadd me surclasse. Bientôt il m’a distancé de cent mètres et je me sens déjà fatiguer et ralentir. Je désobéis à ma propre consigne : d’une torsion de cou, mon regard se porte vers l’arrière. Mon cœur s’accélère. Les créatures à ailerons se sont considérablement rapprochées. Elles projettent, sur leur passage, des tonnes de pierres et de terre, creusant d’impressionnants sillons.

Je ne vais pas y arriver. Je vais y rester.

Je sens que tout se dérègle en moi. Ma coordination débloque, ma cadence de course décline, je sue à grosses gouttes, et je souffle fort, victime d’un point de côté soudain. Pendant ce temps, je vois Kadd escalader un roc plus haut que les autres, de dix mètres de haut. Il s’y met à l’abri, leste comme un singe.

Le bruit devient infernal derrière moi. Je n’ose plus me retourner. De rage, j’essaie de jeter toutes mes forces dans la bataille, de retrouver ma coordination et ma cadence de course. J’y parviens partiellement et, alors que je sens la terre se soulever derrière moi, comme un geyser, mes mains accrochent les premières prises disponibles sur le rocher où se terre déjà Kadd. Je n’ai jamais été un foudre de guerre en escalade et je sens que je ne vais pas y arriver. Pourtant, l’adrénaline me pousse et, je ne sais par quel miracle, je réussis à me hisser à quatre mètres de hauteur.

Claquement près de mes pieds. Métallique. Je refuse de regarder la créature, j’ai peur que cela me paralyse. Alors je continue, jusqu’à ce qu’une main providentielle m’attrape par le bras et hisse mes cinquante-quatre kilos tout mouillés vers le sommet du rocher.

Kadd !

Je m’écrase lamentablement et rampe jusqu’à ce que mes jambes ne dépassent plus d’un millimètre du bord de la corniche. Là, pendant quelque secondes, j’essaie de trouver un second souffle, je me concentre pour permettre à mon cœur de décélérer et, ainsi, de reprendre mes esprits. J’entends des crocs métalliques qui rayent la pierre de la roche, bulldozers fous prêts à tout pour nous atteindre. Kadd, assis en tailleur, se bouche les oreilles. J’aimerais en faire autant mais la course m’a tant épuisée que bouger un membre se révèle trop difficile. Toujours est-il que, même si les assauts contre notre rocher provoquent une cacophonie ignoble, je n’entends plus le bip du smartphone de Kadd. Est-ce une bonne nouvelle ? Avons-nous neutralisé la menace ? Parce que, je suis incapable de croire aux coïncidences, je ne vois pas comment l’assaut des… requins de terre (je les appelle ainsi à défaut de connaître leur vrai nom) ne pourrait pas être lié au bip d’avertissement sur le smartphone de Kadd !

C’est tout de même dingue, et la fille morte que j’ai dépouillée de sa combinaison me revient encore en mémoire. Quand je l’ai découverte, j’ai imaginé que son décès était dû à une crise cardiaque. Eh bien, si sur sa route elle avait croisé des bestioles aussi terrifiantes que ces requins, je comprenais mieux, mon cœur ayant lui aussi connu quelques ratés pendant ma course effrénée pour échapper à ces visions d’horreur. Heureusement, pour le coup, que Kadd…

Merde, Kadd… Je lui suis redevable. À ce crétin fini.

Cette pensée me fiche la nausée. Néanmoins, je me dois de faire amende honorable. Je lui dis, les dents serrées :

Merci, Kadd. Je pense que tu m’as sauvé la vie.

Mon camarade hausse les épaules. Et ne répond rien. Les assauts contre la roche viennent de prendre fin. Le silence est de retour dans la plaine. Ici, nous sommes à l’abri. Mais pour combien de temps ?

Je n’avais pas l’intention de t’aider, tu sais, m’annonce brusquement Kadd.

Ah ?

Non. Je l’ai fait parce que tu étais à portée de main et que j’étais assez lucide et à l’abri pour y penser.

Tu me sidères, Kadd.

Comment ça ?

Vraiment, vraiment crétin.

Tu minimises ton geste comme si tu ne voulais pas admettre que tu as été courageux.

Parce que je ne l’ai pas été. J’ai juste couru plus vite que toi et sauvé mon scalp.

Comment as-tu eu l’idée de grimper ici ? Dans la folie du sprint, ça me semble étonnant de lucidité, surtout pour quelqu’un qui comme toi se prétend trouillard !

Je pourrais te répondre : l’instinct de survie. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai filé droit devant ce rocher et le bip s’est arrêté. Quand je l’ai dépassé, il a repris. Tu vois ce que je veux dire ?

Oui. Le smartphone t’a donné un indice. Il a guidé ton choix.

Exactement. J’ai donc rebroussé chemin et entrepris d’escalader le rocher. Quant à toi, je ne pensais pas que tu réussirais à te sauver.

Sympa…

J’ai juste estimé que tu ne courais pas assez vite, même si tu te débrouilles bien.

C’est cela, rattrape-toi gentil toutou.

J’ai eu très chaud.

Clairement.

Bref. Je ne te le dirai pas une troisième fois. Merci, et à charge de revanche.

Je ne l’espère pas.

Hein ?

Je ne l’espère pas. (Et devant ma face ahurie, il précise 🙂 Tout simplement parce que je préférerais que l’on trouve rapidement une solution pour rentrer chez nous. Pour éviter ce genre de rencontre à nouveau.

Tu n’as pas tort.

Et j’accepte ton remerciement si tu acceptes mes excuses pour le traquenard avec Evan. Je regrette.

Je m’assieds plus confortablement sur un bout de roche et me place face à Kadd. Je le tacle avec un sourire retrouvé :

Je ne m’en sortais pas si mal contre vous. Vous ne m’avez jamais fait peur ou mise en danger. Pour dire vrai, je vous trouvais bien pathétiques.

Pour la première fois, je vois Kadd rire à gorge déployée. Ça lui va bien. Il s’humanise un peu plus à mes yeux.

On ne savait pas que tu faisais du karaté. Tu nous as mis la misère…

C’est du viet vo dao, pas du karaté. Et si tu veux tout savoir, j’ai commencé les cours il y a moins de six mois. J’ai dû vous impressionner avec les deux ou trois seules prises que je connais bien.

Kadd sourit encore, hausse les sourcils. Il ne cache pas sa surprise.

Tu m’étonnes un peu, là. Tu avais l’air si sûre de toi !

À mon tour de ricaner.

Tu as tout dit : j’avais l’air sûre de moi. Je maîtrise parfaitement cet art-là.

J’en serais incapable.

Que tu crois. Je n’ai pas toujours été ainsi. C’est la vie qui nous forge.

Mon visage doit se fermer à vue d’oeil. Je vois que Kadd hésite à continuer la conversation. Eh bien, il a raison. Je n’ai pas spécialement envie de le tartiner sur ma famille et mon passé. De toute façon, cela ne le regarde pas. Pour dévier la conversation, je lui demande :

Kadd, c’est quoi ce prénom au juste ? Je sais que c’est un diminutif, mais je n’ai jamais retenu ton vrai prénom.

C’est Kaddiarn.

Et ça vient d’où ? Je ne l’ai jamais entendu avant.

De Bretagne. C’est la variation d’un très ancien prénom, Kaddiern, avec un « e ». Moi, c’est Kaddiarn avec un « a ». Peut-être bien que mes parents se sont trompés quand ils m’ont enregistré à la mairie. Toujours est-il que c’est le prénom qu’indique ma carte d’identité.

Drôle de prénom, quand même.

Kadd sursaute et me reprend, du tac au tac.

Je ne connais pas beaucoup de « Soleil » non plus.

Tu marques un point.

Alors ? demande-t-il comme je reste silencieuse.

Alors quoi ?

Eh bien ! Pourquoi tu t’appelles ainsi ? Soleil !

Je soupire. Ce n’est pas la première fois que je dois raconter cette histoire. Et à chaque fois c’est la même rengaine dans mon esprit : ça me gonfle.

Tu connais Soleil Moon Frye ?

À la tête de Kadd, je comprends que non et il n’y a rien d’étonnant à cela. D’ailleurs, il ne prend pas la peine de me répondre.

C’est une actrice qui, dans les années quatre-vingts du vingtième siècle, jouait le rôle d’une petite fille appelée Punky Brewster, abandonnée par ses parents et recueillie par un gentil petit vieux, Henry Warnimont.

Donc, tes parents t’ont donné son prénom parce qu’ils étaient fans ?

Voilà, c’est grâce à Punky Brewster qu’ils se sont rencontrés, sur un forum Internet consacré aux vieilles séries de leur enfance. Et quand, par la suite, ma mère est tombée enceinte, ils ont décidé de m’appeler Soleil. En hommage. C’est déjà mieux que Punky, tu vois ?

Je vois.

Cache-moi cet air catastrophé. Tes parents n’ont pas fait mieux ! Et d’abord, ça signifie quelque chose, Kaddiarn ?

Gêné, il prend son temps pour formuler une réponse, qu’il me murmure :

Oui. Ça signifie l’exact contraire de ce que je suis.

Ah ? Développe.

En gros, le prénom signifie guerrier, ou seigneur de guerre.

C’est plus fort que moi, dès qu’il a fini sa phrase, j’éclate de rire. Dans la pénombre, je n’arrive pas à déterminer avec certitude s’il est vexé ou pas. Pour éviter de trop le démolir, je lui passe la brosse à reluire.

Allez, tu as sauvé une fille en danger aujourd’hui. C’est presque ça.

On va retenir le positif, tu as raison.

Une bourrasque de vent frais nous balaie le visage. L’obscurité est désormais quasi complète et, sans lune, sans étoiles, même les ombres s’effacent dans la plaine. Bientôt, je le devine, la nuit sera d’une noirceur maximale. Nous ne verrons plus rien du tout. Impossible dans cette configuration de continuer notre chemin vers l’oasis. Autant dormir sur ce bout de rocher, et attendre que le jour gris se lève.

Je bâille. De manière un peu forcée, pour que Kadd comprenne le fond de ma pensée. Je le vois tâtonner près de lui, cherchant un espace plane où s’allonger. Comme nos combinaisons sont chaudes, dormir en extérieur ne devrait pas nous tuer. Le sommeil, en revanche, sera peut-être difficile à trouver.

Sans un mot de plus, je m’éloigne de Kadd et me love dans une anfractuosité de roche, à l’abri des bourrasques. L’endroit ressemble un peu à une mesa miniature, comme on en trouve dans les déserts américains. Dans ma cachette mes oreilles s’ouvrent aux sons, aux sons lointains surtout. Et, je ne sais pas si je rêve déjà, il me semble entendre des cris étouffés par le vent, mais aussi des cliquetis en tout genre, peu rassurants. J’ai beau avoir dix-sept ans, presque dix-huit, et du caractère à revendre, je suis comme tout le monde : face à l’inconnu, j’ai peur.

Je m’endors lentement, le crâne bourré de questions sans réponses, en espérant que le lendemain m’apportera au moins une éclaircie.

3.

J’envoie à Kadd un léger coup de pied dans les côtes. Puis un autre. Le secouer, ça n’a pas marché. Le garçon a le sommeil lourd, on dirait. Je lui concède qu’avec les événements, il y avait de quoi lester du plomb dans nos rêves pour ne pas avoir à en sortir trop tôt. Sauf que j’en ai ma claque d’attendre que Kadd daigne se réveiller.

Hé ! sursaute-t-il. T’es folle ?

C’est possible. Il faut qu’on trace.

Il est quelle heure ?

Abasourdie par sa réponse, je lui rétorque :

Comment veux-tu que je le sache ? Tu crois que j’ai une montre, moi, monsieur le nanti ?

OK, laisse tomber, j’ai la tête dans le sac.

Kadd se lève, délie son corps et ses muscles, et sautille sur lui-même quelques secondes.

C’est une danse indienne ? je demande, à moitié hilare.

Je chasse les fourmis dans mes jambes.

Ouais.

Je lui tourne le dos, il me suit sur la mesa toute en longueur. Au bout du lieu, quelques minutes avant de réveiller Kadd, j’ai fait une découverte. Je ne l’avais pas remarqué la veille, peut-être en raison de l’obscurité. Quand nous débouchons devant le point d’eau, à l’ovale quasi parfait, Kadd s’extasie :

Une mare ! J’ai une soif d’enfer.

Sur ces mots, il s’agenouille, et les mains en coupe, je le regarde puiser une dose d’eau claire dans ses mains. Il boit, encore et encore, jusqu’à se tenir le ventre.

Je crois que ça ira, me dit-il en relevant la tête.

J’ai fait pareil. Et maintenant j’ai besoin d’un bain.

Un bain ? Tu ne vas tout de même pas…

Quoi ? Faire un strip-tease devant toi ? Non. Je vais plonger là-dedans en combi, sombre idiot !

Brutalement, Kadd me déshabille du regard, dans ma combinaison moulante, comme s’il venait d’avoir une sorte de révélation. Il se rend compte que je l’observe avec un sourire ironique et rougit comme un enfant pris en faute.

Et voilà, tu viens de t’apercevoir que je suis une fille comme les autres !

Il déglutit et, les yeux baissés, me dit à mi-voix :

Une fille, oui. Comme les autres, je ne crois pas.

Je secoue la tête en m’esclaffant.

Sacré Kadd. Finalement, tu es moins crétin que prévu.

Il n’a pas le temps d’amorcer une réponse. Après un léger élan, je plonge dans le puits naturel, arrosant mon camarade au passage sur la berge. L’eau n’est pas si froide, à ma grande surprise. Je me sens revivre. Nager. Bouger. Plonger. J’explore le puits, assez profond. Pour tout dire, je ne parviens pas à en trouver le fond avant d’avoir besoin de retrouver ma respiration. En remontant, environ à mi-chemin sur une paroi, j’aperçois une grille métallique partiellement démise, qui me démontre, en partie au moins, que ce puits n’est pas si naturel que cela. Je stabilise ma nage en battant des pieds tranquillement, et agrippe la grille. Je tente de la ramener vers moi. À ma grande surprise, elle s’arrache aussitôt, me glisse des mains, et sombre dans les abysses du puits. Sans la grille de filtrage, un orifice se dévoile totalement. Comme un tunnel inondé qui semble mener, quelques mètres plus loin à un accès clos. Je décide de remonter, pour faire part à Kadd de ma découverte. Un plan commence à germer dans ma petite tête et j’aimerais m’accorder avec mon camarade. À deux, on accroît nos chances de survie. Et si j’avais cru au départ que Kadd serait un poids mort pour moi, j’ai changé d’avis. Il m’a sauvé la vie une fois, il peut très bien récidiver. Et inversement.

Je crève la surface juste à temps. Mes poumons commençaient à hurler de douleur. Besoin d’oxygène. Je sors de l’eau, replace mes longs cheveux roux vers l’épaule les tords pour évacuer un maximum d’eau. Kadd attend, assis en tailleur.

J’ai aperçu un truc dans le ciel, me dit-il. Mais c’est passé au-dessus de moi sans s’arrêter.

Quoi ?

Je ne sais pas. J’ai plus l’habitude de voir ce genre d’objet volant dans des séries de Science-Fiction. Ça ressemblait à une barge métallique, comme un radeau avec un habitacle en forme d’enclume.

Ton smartphone a bipé ?

Non.

Pas de danger, alors.

C’est ce que je pense aussi. On fait quoi ? On ne peut pas rester éternellement ici, et tu n’as pas l’air pressée de t’en aller. Depuis que tu as trouvé une piscine.

Très drôle.

Je souris quand même. Kadd se déride et se dévoile. J’aime cette attitude, elle signifie qu’il commence à s’habituer à notre situation, mais aussi qu’il ne panique plus. Pour le moment. Je le sais, d’expérience, la panique se déclenche parfois inopinément, même quand on croit pouvoir la surmonter. J’ai déjà connu ce genre de cas de figure. Je me souviens d’une de mes « petites affaires » qui avait mal tourné. Je me pensais plus forte que le gars que j’escroquais, c’était faux, et j’avais failli finir à l’hosto, parce que, justement, j’avais paniqué à un moment crucial de la transaction. Ça m’avait servi de leçon, et ensuite je m’étais juré de mieux préparer mes petites affaires. Jusqu’à cette nuit où j’avais retrouvé Evan, Gérald et Kadd.

Une fois mes cheveux essorés, je m’assieds face à Kadd. Je réfléchis un moment à ce que je vais lui dire, c’est important, puis je me lance, d’une voix aussi calme et posée que possible :

Kadd. Je souhaite qu’on oublie ce fâcheux épisode de la décharge publique. Je souhaite que pour l’instant, on mette de côté toute idée de retour chez nous. Si on y pense tout le temps, l’idée nous parasitera et nous portera la poisse. Après l’épisode des requins de terre, une seule pensée doit nous habiter et j’espère que tu seras d’accord avec ça : survivre. Nous ne sommes ici que depuis une journée et nous avons failli mourir. Il faut être certain d’une chose : nous sommes en terrain hostile. Nous savons pas pourquoi nous sommes ici. Nous ne savons pas pourquoi nous portons ces étranges combinaisons, et nous ne savons pas à quoi sert réellement ton smartphone. Tout ce que nous savons, c’est que quelqu’un, ou quelque chose qui nous échappe, se tient caché derrière tout cela. Tu piges ?

Jusque-là, je suis d’accord, acquiesce Kadd.

Bien. Maintenant que tout cela est clair, je veux te dire que j’ai décidé de placer ma confiance en toi. Je voudrais que tu en fasses autant, parce que je suis persuadée qu’à deux, notre boulot de survie en sera facilité. On va conclure un pacte : quoi qu’il arrive, on reste ensemble, on survit ensemble. Je tiendrai cet engagement. Et toi ?

Kadd est troublé, je le vois bien à ses yeux d’un joli brun sombre qui clignent à toute vitesse, et le tic nerveux qu’il développe sous les lèvres.

Ne le prends pas mal, Soleil, mais tu m’as toujours semblé bizarre et cet échange que nous avons me paraît… surréaliste. Au lycée, tu ne me prêtais aucune attention. Je n’aurais jamais pensé t’entendre un jour me dire tout ce que tu m’as dit là.

Il faut dire qu’au lycée… eh bien, tu passes inaperçu. D’ailleurs, je ne comprends pas. On dirait que tu te camoufles.

Comment cela ?

Tu ne te fringues pas comme Evan ou Gérald, je veux dire que tu ne fais pas d’effort particulier pour te faire remarquer avec les dernières chaussures de sport à la mode, tu ne chambres pas : tu es plutôt du genre à te laisser chambrer. On te dit timide et un peu bêta sur les bords. Tu es le type auquel on ne prête pas attention dans le groupe d’Evan, qui de toute façon prend – enfin, prenait – toute la place avec son ego. Pour tout dire on ne sait rien de toi et, c’est cela le pire, personne ne désire rien savoir sur toi. Y compris les filles qui te trouvent toutes repoussant alors que… Oh ! Je viens de tilter. C’est bien un camouflage.

Peut-être que je suis tout ce que tu décris.

Je crois que non. Tu n’as rien à envier à Evan ou Gérald.

Kadd ne répond rien et je le dévisage. Alors, j’enfonce le clou :

Je crois qu’Evan était un clown de classe, le boute-en-train classique et beau gosse, et que ça t’arrangeait bien de te fondre dans sa bande. Comme ça, tout le monde te laissait tranquille. Je viens même d’avoir l’illumination du siècle : je parierais tout ce que j’ai – et je n’ai que ma combinaison – que tu devais, au fond de toi, détester Evan et Gérald. Je me trompe ?

Les mains aplaties sur la roche et les bras tendus, le sourire crispé, Kadd ne répond toujours pas. Je l’ai statufié propre et net.

Tu bavardes trop, dit-il enfin. Et plutôt que de raconter n’importe quoi, tu devrais m’exposer ton plan. J’accepte ton pacte.

4.

D’accord, Soleil, me dit Kadd, mais j’ai un léger problème.

C’est-à-dire ?

Je nage très mal.

Je reste interdite, mi-surprise, mi-amusée. Cette association avec Kadd n’est pas encore gagnée.

Le puits n’est pas profond et surtout, l’ouverture n’est qu’à mi-chemin de la surface. Nous n’aurons pas à plonger longtemps.

Mais on ne sait pas où mène le conduit. On peut prendre ce risque ?

Ses hésitations m’agacent. Mais je ne peux pas juste l’envoyer paître. Nous avons formulé un pacte et ça me plairait de ne pas le voir exploser à la première occasion venue. De toute façon, la plupart du temps, je préfère le dialogue à la matraque.

Je te l’accorde, Kadd : il ne reste pas grand chose entre nous et l’oasis, à peine deux kilomètres. Mais si c’est pour rencontrer de nouveaux prédateurs, non merci. Je préfère tenter ma chance dans le conduit. Après tout, pendant ma plongée, je n’ai connu aucun pépin.

Kadd tourne en rond sur notre rocher. Son angoisse ne peut prétendre être plus visible. Il se ronge les ongles, respire fort. J’ai la nette impression qu’il va craquer d’ici quelques secondes. Pourtant, je me trompe, et j’en suis soulagée.

OK, allons-y. Mais je te demande une chose.

Dis toujours.

Je voudrais que l’on plonge ensemble et… (sa gêne est de plus en plus perceptible) j’aimerais qu’on se tienne par la main.

Comme il m’est impossible d’imaginer un tortueux plan drague de sa part, j’évite de rire. J’évite de me moquer tout court.

Autre chose ?

Non.

Alors, c’est parti pour la baignade !

Nous nous asseyons sur le rebord du puits, les pieds dans l’eau. Kadd respire fort.

C’est froid, râle-t-il. J’ai toujours détesté l’eau.

Et ça le sera encore plus dans quelques secondes. Allez, donne-moi cette main.

D’un geste vif, je glisse mes doigts entre les siens, les serrant le plus fort possible, pour qu’il ressente ma présence. L’effet bénéfique ne tarde pas à se manifester : sa respiration, tout à coup, retrouve une régularité de métronome. Kadd, tête baissée, a les yeux qui plongent déjà dans l’eau du puits. Il est prêt.

On y va à trois, d’accord ?

D’un hochement de tête, il me signifie son approbation et, sans plus traîner, j’entame le décompte :

1…

Kadd se tend. Par effet de connexion, moi aussi.

2…

Kadd retient son souffle. Un peu trop tôt à mon avis.

3 !

Et, d’un geste sec, je l’emporte dans l’eau.

Je ne sens que très peu le froid. Chez mes parents, nous avons souvent manqué d’eau chaude. Le fuel, ça coûte cher, et nous n’avons toujours eu les moyens de remplir la cuve. Les douches à l’eau froide ne m’ont jamais gênées.

Pour Kadd, c’est une autre paire de manches. Dès les premiers instants de la plongée, je sens sa nervosité : sa main serre la mienne, fort, se desserre, et ses pieds tentent de se coordonner. En vain. Nous parvenons à peine à la grille que sa main me lâche J’arrive à distinguer son visage dans l’eau sombre du puits. Malgré toute sa volonté, son stress a été le plus fort et il ne parvient plus à respirer correctement. Comme il craint visiblement de se noyer, il remonte à toute vitesse vers la surface. Je peste intérieurement. D’un élan poussif, je le rejoins. Ma tête crève la surface et je respire un grand coup. Kadd a accroché ses mains sur le rebord naturel du puits. Il souffle, la tête collée à la pierre.

Je nage vers lui.

Tout va bien, Kadd ?

Il ne se retourne pas mais me répond tout de même, d’une voix hachée :

J’ai peut-être oublié de te dire que je détestais plonger et nager pour une bonne raison : je me suis noyé quand j’étais gosse. Et ai été réanimé. Une vraie phobie, depuis, parce que je m’en souviens très bien.

Nom de Zeus. Je peux comprendre. Tu veux renoncer ?

Non, non. Laisse-moi une minute. Je gère.

Kadd se met à tourner dans l’ovale du puits, nageant tranquillement. Il essaie de se détendre, de se vider l’esprit. On dirait un poisson dans son bocal. De mon côté, j’attends patiemment. Les phobies je sais ce que c’est, je sais qu’on y fait face difficilement. Et si je ne m’énerve pas, c’est que, j’en suis certaine, Kadd va parvenir à dominer sa terreur. J’ai lu, dans ses yeux, que sa volonté bataillait dur contre sa nature.

Deux minutes plus tard, il cesse de tournoyer et me rejoint. Sous l’eau, il récupère ma main, me fait un signe de tête. C’est le signal, on peut y aller.

Nouveau décompte.

On plonge. L’eau semble s’être réchauffée, mais c’est nous qui nous sommes mis à température ambiante.

Les yeux grands ouverts, la nage détendue, je guide Kadd, toujours crispé, vers l’ouverture. Cette fois-ci, il tient le coup et le conduit nous avale tranquillement. J’ai l’impression de naviguer dans l’estomac d’un serpent géant. Il fait noir mais la lumière du smartphone de Kadd nous aide à mieux y voir. Ce truc est visiblement indestructible.

Nous arrivons très vite au bout de la galerie où le miracle s’opère : une échelle part des profondeurs et monte on ne sait où. Je laisse Kadd passer devant, il a des difficultés à retenir sa respiration, ses joues gonflées en témoignent. Il accroche les barreaux métalliques aussi vite qu’il le peut et je le suis, portée par la gravité sous-marine. Je me sens à la fois lourde et légère. Un peu stressée, aussi, par ce que l’on va découvrir à la surface. De mon côté, j’ai encore quelques bonnes secondes de réserves d’oxygène dans la bouche et les poumons, même s’il est plus que temps que Kadd aborde la sortie.

Je le vois soulever une trappe métallique et la rabattre. Un bruit sourd traverse l’eau jusqu’à mes oreilles. Le temps que l’onde s’efface, Kadd a disparu de mon champ de vision et je peux enfin le rejoindre en gravissant les derniers échelons aussi vite que possible. Il est temps : dès que ma tête crève la surface, mes poumons explosent et quand je m’allonge enfin sur un sol dur, une quinte de toux me déchire la cage thoracique. Un moment, je crois bien que tous mes organes vont être expulsés de mon corps par la bouche sans autre préavis. Kadd est assis non loin de moi.

Ne te relève pas, dit-il. Sauf si tu veux une bosse sur la tête. Ou pire, un trou dedans.

Ma tête tourne un peu. Les paroles de Kadd me paraissent absurdes. Tandis que je reprends mon souffle, je jette un œil au-dessus de moi. Mon compagnon a raison. Si je me lève, je percute le plafond, très bas. Des stalactites pétrifiés y sont fixés comme autant de crocs acérés. L’idée me traverse qu’on se trouve dans la gueule d’un requin de terre. Pourtant, Kadd n’est pas vraiment agité. Il se remet lui aussi de la nage. Sa respiration s’est déjà régulée et il attend que la mienne en fasse autant.

C’est quoi… cet endroit ? je demande d’une voix saccadée.

Un boyau sous le rocher. Je ne sais pas au juste.

Je me mets à observer à droite et à gauche. À gauche, uniquement de la roche. À droite, le boyau continue en pente douce et semble s’enfoncer vers les entrailles mêmes de la terre. Nous n’avons pas vraiment le choix du chemin suivant.

D’accord, Kadd, dis-je en m’asseyant près de lui. Le tunnel sur notre droite, si mon sens de l’orientation ne me trompe pas, file droit dans la direction de l’oasis que nous voulions rejoindre hier. On ne va pas avoir d’autre option. On prend le tunnel et on voit jusqu’où il nous emmène.

Kadd reste muet. Il hoche simplement la tête. Étant donné que je l’ai embarqué dans ce plan, il accepte naturellement mon autorité. C’est la version qui me plaît le plus. Dans ses yeux, je ne suis pas sûre de lire autre chose qu’une forme de honte, comme s’il tentait de me cacher qu’en réalité, sa couardise lui dicte de me laisser prendre nos destins en main.

Bon sang, arrête de l’analyser à tout bout de champ, tu ne le connais pas tant que ça.

Dans la pénombre, je hausse les épaules. Je ne réponds qu’à moi-même, je le sais bien. J’ai toujours agi ainsi, j’ai toujours analysé ce qui m’entoure, pour être sûre d’avoir ma situation sous contrôle. C’est exactement ce que je fais avec Kadd. J’essaie de le garder sous contrôle, et je me dis que de le considérer comme un couard, au fond, ça m’arrange bien. Ça me donne le coffre de répondre à mes propres peurs, de prendre le dessus sur elles.

Bref.

Au moins, nous sommes au sec et le tunnel n’est pas immergé. L’endroit reste relativement humide et froid, mais j’ai bon espoir qu’en suivant le tunnel, cet état de fait s’arrange.

J’ordonne soudain :

Ne perdons pas de temps. Allons-y.

Nous nous avançons vers la galerie, progressant à genoux : le tunnel qui s’ouvre devant nous mesure peut-être un mètre vingt en hauteur, pour autant de largeur. Il est indéniablement artificiel : des étais rouillés soutiennent l’entrée à la pierre craquelée, comme si quelqu’un était venu, il y a longtemps, pour la consolider. Mon ventre gargouille au moment où je commence mon périple à quatre pattes.

J’ai faim.

Derrière moi, en écho, un autre estomac me répond.

Tricheur, Kadd, je rigole, tout en m’agaçant de cette faim soudaine.

C’est bien le moment, au fond d’une galerie. J’aurais dû avaler plus de flotte pour me gonfler l’estomac.

Désolé, s’excuse Kadd. Les vases communicants.

C’est une façon de voir les choses. Mais je ne crois pas qu’on soit connectés l’un à l’autre.

C’était une vanne…

J’avais compris. Continuons.

J’avais estimé à deux kilomètres la distance qui nous séparait de l’oasis. Si ce tunnel débouche dans ce coin là, nous aurons vite fait le chemin. Même si bouger dans ce tunnel creusé dans la roche puis, visiblement, dans la terre, n’a rien de facile. L’obscurité devient vite complète, seulement effacée sur un petit périmètre grâce au smartphone de Kadd. Le mien reste désespérément noir. Rien. Il doit avoir un défaut que je ne pige pas. Notre situation est si étrange, de toute façon !

T’es pas clostro, au moins, Kadd ?

Non, ça va. Je n’ai pas toutes les tares non plus.

Je souris dans l’obscurité. Au moins, mon allié garde un certain sens de l’humour. Utile dans ce genre d’endroit lugubre, surtout quand on craint de croiser un dangereux prédateur. C’est pour cette raison que nous finissons par nous taire. Nous ouvrons nos oreilles et fermons nos bouches. Je suis attentive au moindre bruit : glissement de mottes de terre, sons extérieurs (mais de ce point de vue là, rien ne nous atteint), lueurs éventuelles… mais ce qui m’agace le plus, c’est le contact de mes mains contre la terre molle. J’ai toujours détesté cette sensation, depuis les journées d’été passées chez mes grands-parents à ramasser des kilos de pommes de terre, armée d’un seau que l’on déchargeait dans une benne à tracteur. Je n’ai rien contre le jardinage, je m’y suis même mise pour des raisons personnelles, mais ce contact avec la terre, non, décidément, ce n’est pas mon truc. Ça me donne juste envie de me laver les mains toutes les trois secondes. Je suis plus une fille de l’eau. Ou du feu. Question de tempérament, sans doute.

Au bout d’une heure, peut-être, je m’arrête soudain. Kadd, qui me suit de très près, me percute les fesses. Je n’y prête aucune attention : au détour d’un étroit virage, une lueur vient d’apparaître. La lueur d’un jour gris limaille. Nous y sommes presque ! J’accélère le rythme, d’autant plus que mes genoux me font souffrir, même si le contact entre eux et le sol est amorti par le textile de ma combinaison. J’entends Kadd respirer fort derrière moi. Lui aussi est excité à l’idée de sortir de là.

Quand, enfin, mon corps entier retrouve l’air libre, je m’affale de tout mon long dans une herbe humide et longue. Un sentiment de jouissance extrême m’envahit Jusqu’au moment où, près de moi, alors que je n’ai toujours pas levé les yeux au ciel, résonne un cliquetis rapide.

Celui d’une arme.

5.

Un type du genre costaud nous tient en joue. Je dis un « type », mais en réalité, il n’est pas plus âgé que moi et Kadd. C’est juste qu’il est grand et carré comme un taureau de corrida. Sa peau noire, son profil – je ne vois que ça – à la fois anguleux et harmonieux, ses cheveux courts et crépus, l’oeil d’un brun intense, en font pour moi le prototype même du beau black. Puis il tourne entièrement le visage vers moi. Toute la partie droite de son visage a été brûlée. Sans doute depuis longtemps, les cicatrices sont anciennes.

Malgré son air sauvage, et l’arme étrange qu’il braque sur Kadd et moi, je ne parviens pas à le croire dangereux.

Qu’est-ce que vous foutez là ? demande-t-il, avec une grosse pointe d’agressivité dans la voix.

Je lui réponds effrontément :

On visite le coin. Et toi ?

Ma réponse ne lui plaît pas. Il pose le canon de son fusil ultramoderne sur ma tempe. Ça me pince la peau. À côté de moi, Kadd se tait. Son teint est cireux, comme s’il se réveillait à peine d’un long coma profond. Il est tout aussi tétanisé que s’il était tétraplégique. Pour le moment, inutile d’attendre de l’aide de son côté. Je décide calmer le jeu. D’autant plus facile quand le canon froid d’un flingue vous menace.

C’est bon, relax Max. Entre français, on peut s’entendre, non ?

Je ne suis pas français.

Pourtant tu parles diaboliquement bien cette langue.

De mon point de vue, c’est vous qui parlez parfaitement anglais. Et je suis Ghanéen. D’ailleurs, si je vous parlais en twi, la langue de mes ancêtres, vous le comprendriez comme du français.

Le gars relève son fusil et l’éloigne de ma tête. Je soupire intérieurement. Mais sa réponse me reste mystérieuse et je n’aime pas le mystère. Dans ma logique personnelle, le mystère est source d’ennuis.

Je m’assieds dans l’herbe, et Kadd m’imite. Le géant semble se relâcher lui aussi et nous laisse nous installer. Il doit comprendre que nous ne représentons aucun danger pour lui. En plus, contrairement à lui, nous ne sommes pas armés.

Je ne comprends rien à ce que baragouines sur les langues, dis-je. Tu peux nous expliquer ? Au fait, moi c’est Sol, et mon copain, là, c’est Kadd.

Moi c’est Oscar. Levez-vous. Je vous emmène ailleurs.

Où ?

Au camp, où sont restés les autres.

Oscar a bien appuyé sur ce dernier mot. Un adepte du langage par énigmes. Ou alors, peut-être teste-t-il nos réactions, à moi et à Kadd ? Je mords à l’hameçon.

Les autres ?

Comme nous. D’autres jeunes, en combinaisons. Et on a tous le même smartphone bizarre. Si vous voulez nous rejoindre, et je vous le conseille, on a fabriqué un camp de base pour ceux qui survivent jusqu’à l’oasis.

Ceux qui survivent…, répète Kadd, le regard toujours nébuleux.

C’était pas clair ton charabia sur les langues, Oscar, j’insiste.

Ne cherchez pas à comprendre, me répond-il, je n’en sais pas plus que vous. C’est juste que nous et les autres venons tous d’endroits très différents, et tout le monde se comprend, d’une manière que personne ne s’explique. Pour moi, toi et Kadd parlez anglais alors que vous pensez que je parle français. C’est tout. Ça vient peut-être d’un système ultra-perfectionné dans nos smartphones ou dans nos combinaisons.

Je ne cherche pas à en savoir plus, c’est inutile. J’en profite pour observer les alentours, tel le lion prenant le pouls de son royaume. Le volcan paraît encore plus grand de près. Son sommet semble toujours haché menu par la grisaille, mais ses flancs sont parsemés de végétation et, tels des bubons, sont parsemés de ce qui, de loin, ressemble a des villages étagés. Il est entouré d’un énorme plan d’eau. Et je me rends compte que notre tunnel mène directement aux abords de celui-ci. Peut-être a-t-il, par dérivation, permis d’alimenter le plan d’eau artificiel qui entoure la masse menaçante du volcan, puis a été abandonné par la suite. Visiblement, le puits que Kadd et moi avions débusqué provenait d’une source très profonde, peut-être d’un lac souterrain. Toujours est-il que le plan d’eau réserve une surprise : un réseau de tunnels métalliques entrelacés les uns aux autres à la manière d’un casse-tête. Vu de ma position, on dirait un labyrinthe qui mène aux rivages du volcan. Pour le reste, tout est calme et la végétation, près des berges, aussi luxuriante que je l’imaginais de loin. La chaleur a même monté d’un bon cran, mais ma combinaison la régule, tout comme elle régulait parfaitement le froid de la plaine.

Mon ventre trouve le moment opportun pour gargouiller à nouveau. Assez fort pour qu’Oscar l’entende. Il me sourit, et délace une sorte de grosse bourse en tissu fatigué attachée à sa ceinture. Elle contient trois oranges. Il m’en tend une, et une autre à Kadd qui s’en empare avidement. Je dois admettre que je ne suis pas beaucoup plus polie, mais, après l’avoir épluchée, je lance un discret « merci » à Oscar. Il jette vaguement le menton en avant, comme pour dire « ce n’est rien ».

Ce gars me fascine. Je suppose que son visage mutilé effraierait beaucoup de monde. Pas moi. Je le trouve… je ne sais pas comment le définir au juste. Je crois que, d’emblée, en tant que personne, il me plaît. J’ai l’impression, ancrée en moi, qu’il est digne de confiance. Je secoue la tête.

Sol, tu ne sais toujours pas ce qu’est cet endroit, ni qui est ce mec. Ce n’est pas parce qu’il t’a miséricordieusement offert une orange que tu dois te laisser embobiner aussi facilement. Reste sur tes gardes. Sois prudente.

Facile à dire. Je suis, quoi qu’on en pense, une empathique. Je sens les gens, et parfois pas du tout. Comme pour Kadd, qui ne se laisse pas apprivoiser aussi simplement qu’Oscar – en tout cas d’un premier abord – parce qu’il se cache sous un masque et que, finalement, je ne sais rien de ce l’on pourrait découvrir sous celui-ci. Pourtant, lui aussi, j’ai décidé de lui faire confiance. J’ai l’intuition que c’est a meilleure attitude à adopter.

On continue notre chemin parmi les herbes hautes et les arbres. Je ne suis pas une foudre de guerre en botanique mais je reconnais facilement des bambous et autres bananiers sans fruits, hélas. Régulièrement, on est stoppés par des rassemblements de fougères arborescentes aux longues frondes, qu’Oscar contourne pour retrouver son chemin. Aucune nervosité ne suinte de lui, mais je le sais aux aguets, l’ouïe ouverte, les yeux virevoltants. Je finis par lui murmurer :

Tu as peur de quelque chose, Oscar ?

Sans perdre de vue le chemin mental qu’il s’est tracé, sans même me jeter un coup d’œil, il me répond sur le même ton :

On ne sait jamais. Tout le monde a connu des problèmes pour parvenir à l’oasis. Y’a même un gars qui n’a pas survécu à ses blessures. Mais…

Mais dans l’oasis, on est tranquilles. Les smartphones ne bipent plus. Moi-même, je me suis tiré miraculeusement des tentacules d’une pieuvre des sables. Je ne sais toujours pas comment je m’en suis sorti vivant. Enfin, si, mon arme m’a bien aidé.

Tu l’as eue comment ? demande Kadd, soudain intéressé.

La pieuvre ?

Non. Ton arme.

Ah. Elle était près de moi quand je me suis réveillé dans le désert. Vous n’avez rien eu ? Tout le monde s’est réveillé avec un objet. Moi, c’était ce flingue.

Kadd et moi secouons la tête.

Pas de bol, conclut Oscar. Une arme vous sera sans doute précieuse ici.

Et, sans plus dire un mot, notre nouveau compagnon continue de nous ouvrir le chemin vers le camp de base dont il nous a parlés.

Après avoir traversé un long champ marécageux fourmillant de minuscules insectes volants, on y arrive un quart d’heure plus tard. Il se situe à une centaine de mètres de la berge du lac qui entoure le volcan. Pas grand chose de spectaculaire. Une vingtaine de petites cabanes à toits pentus vite montées avec de grosses branches recouvertes de feuilles de palmiers pour un minimum d’étanchéité. Un brasero fume au milieu du camp et une fille, brune, un mètre soixante au jugé, achève d’y griller un poisson maladroitement mis en brochette sur un bâton tordu. J’ai une soudaine impression de ghetto, comme ceux que j’ai pu voir, une fois, lors de mon seul voyage à Paris. Un camp fait de bric et de broc, miséreux pour tout dire. Un peu en retrait, deux gars en pleine discussion sont assis près d’un panneau rutilant qui annonce fièrement Volcano Entry. Derrière eux, mes yeux se braquent sur la berge. Un ponton métallique avance sur le lac et s’achève par trois guérites aux allures de cercueil levés. Oscar a suivi mon regard.

On les appelle « les portes ». Elles donnent accès au réseau de conduits sur le lac. On suppose que le labyrinthe débouche sur les rives du volcan.

Vous supposez ? s’interroge Kadd. Personne ne les a empruntées ?

Un ou deux plus téméraires, si. Mais rien ne nous prouve qu’ils ont atteint l’autre rive, ils n’ont jamais fait le chemin inverse pour nous raconter, et Liam, un des gars du camp qui a des jumelles, ne les a jamais vu débarquer de l’autre côté. Ça a calmé tout le monde.

Depuis combien de temps vous êtes là ? je demande.

Moi, ça fera environ trois semaines, mais j’ai arrêté de compter. À quoi bon ? Les plus anciens, comme Liam et Adela, sont arrivés ici il y a deux mois grand maximum. Depuis, on attend que quelque-chose se passe. Personne ne sait vraiment quoi faire, ou ce qu’on attend de nous. Personne ne sait qui nous a kidnappés. Zéro indice.

Et des jeunes comme nous continuent d’arriver ?

On n’avait plus eu de nouveau depuis deux semaines.

Combien êtes-vous au camp ? embraye Kadd.

Avec vous deux ? Vingt-cinq. Sans compter les disparus, sinon la population se monterait à une trentaine de personnes.

Et ils sont où, tous ? continue d’interroger Kadd.

Oscar hausse les épaules.

Certains dorment, à cause des insomnies pendant la nuit. D’autres chassent. D’autres encore, comme moi, explorent un peu les environs. On ne se surveille pas.

Les deux garçons qui discutent devant le panneau relèvent soudain le nez et nous aperçoivent. Ils ne bougent pas et replongent dans leur discussion.

Eux, c’est Column et Aran, dit Oscar en les désignant. Ils sont toujours fourrés ensemble. Je le dis tout de suite : je ne les aime pas trop. Très secrets. Quant à la fille qui grille son poisson, c’est Léna. Elle est cool et française, comme vous.

Oh, fait Kadd. D’où ?

Qu’est-ce que j’en sais mon pote ? rit Oscar. Je ne connais strictement rien à la France, hormis ses bonnes équipes de foot et quelques plats typiques. Autant dire pas grand chose !

Je ne peux m’empêcher de rire à mon tour, autant par la réponse d’Oscar qu’en raison de la candeur de Kadd. C’est vrai, notre pays rayonne soi-disant dans le monde, mais quand on vit dans un endroit aussi lointain que le Ghana… la France… quelle importance ! Et je ne vous parle même pas de ma Bretagne chérie.

Tu marques un point, dis-je à Oscar. Moi, du Ghana, je ne connais que le nom de la capitale. Accra.

Où, crois-moi ou pas, je ne suis jamais allé, faute d’argent. Je vivais dans un petit village.

À cet instant, une dizaine d’individus en combinaisons débarquent dans le camp, chargés de paniers tressés remplis de poisson.

Au moins, nous informe Oscar, ce n’est pas la poiscaille qui manque. Les pêches, dans le lac, sont miraculeuses. Venez, que je vous présente à tout ce petit monde.

Les nouveaux venus lâchent leurs paniers mal façonnés près du brasero. Quand on s’approche encore plus près, je remarque que ce ne sont pas réellement des paniers mais des nasses bricolées à qui mieux mieux. Elles font leur office en tout cas. Deux filles sont agenouillées près d’une d’entre elles et la vident. Avec méticulosité, elles enroulent les nombreuses proies dans des feuilles de palmier – sans doute pour les préserver – juste après qu’un gars de type franchement irlandais les a tuées en frappant les têtes écailleuses contre un gros caillou. Après ce traitement, plus un poisson ne gigote, c’est sûr. L’irlandais nous a aperçus.

Drôle de pêche que tu nous ramènes, Oscar, dit-il à notre nouveau copain, de l’amusement dans les yeux. La dizaine de jeunes a désormais les yeux tournés vers nous.

Pas de doute. Ici, ce gars est le chef. Nos regards se croisent.

Liam, m’interpelle-t-il. Puis il observe calmement Kadd.

Moi c’est Sol, je lui réponds, et mon copain, c’est Kadd. Oscar nous a trouvés et amenés ici.

Bienvenue à vous deux en Enfer, Sol et Kadd. On va vous aider à construire une hutte.

Deux, ce serait bien, je le corrige. On est pas… ensemble.

OK, j’avais mal interprété le « copain ». Deux huttes, c’est d’accord.

Puis, tout en matraquant à nouveau un malheureux poisson, il continue :

On a instauré quelques règles dans le camp. Je vous les donne tout de suite : la première, pas de coups fourrés entre nous. On ne vole pas les objets des autres, on les détient peut-être pour une bonne raison. La deuxième, si on reste ensemble, on accepte tous de s’entraider. Sans rechigner. Et, enfin, la troisième et la plus importante : si quelqu’un trouve le moyen de s’arracher de ce coin pourri, il en fait profiter tout le monde. Et tous les soirs, on se réunit en Conseil. Pour le reste, chacun vit sa vie tant qu’on ne sait pas à quelle sauce on va être cuisinés. Vous êtes d’accord avec ça ?

Avec Kadd, on incline la tête comme deux yoyos fous. Notre enthousiasme fait réagir Liam qui conclut, sourire aux lèvres :

Alors, c’est d’accord, vous faites partie de la bande du Volcan, désormais.

6.

La bande du Volcan. Les mots de Liam traînent dans ma tête comme le ferait une odeur de poudre dans l’air. Je reste perplexe. Je ne sais pas s’il faut parler de bande ou de réfugiés. On n’a rien d’une bande, en fait. Une bande, ça s’amuse, ça complote, ça… organise des razzias dans les plus mauvais cas, et dans une bande, on rencontre toujours un chef qui souhaite s’arroger tout le pouvoir en profitant des plus faibles. Ou alors, avec l’organisation d’une meute de loups, qui protège les plus faibles et les vieux.

Or, dans notre configuration de groupe je ne dénombre ni faibles ni vieux. En tout cas physiquement. Psychologiquement, je n’ai pas encore eu le temps d’approfondir la question.

Avec Kadd, nous ne sommes au camp du Volcan que depuis quatre jours, quatre jours bercés par un calme indécent et une pluie fine continue qui s’infiltre dans les huttes. Puis ce ciel gris-limaille qu’on ne peut fixer sans avoir l’impression de regarder un écran de télé sans image. J’en ai eu la confirmation : cette barrière de gris, quand on s’en approche, ressemble plus à de la fumée mais, surtout, elle est infranchissable. Liam nous a assuré que quelques-uns avaient tenté le coup et avaient fini grillés. Autant dire que personne ne s’approche du périmètre, lointain, de cette barrière. Sauf, peut-être, d’éventuels nouveaux arrivants. Mais depuis Kadd et moi, personne n’est venu renforcer nos rangs. Ça ne signifie pas que personne n’a essayé : ça signifie juste que personne, depuis, n’est parvenu à rejoindre l’oasis.

Je m’occupe comme je le peux. J’aide à la pêche, bien sûr, ainsi qu’aux récoltes de fruits, plutôt abondants, entre les oranges et les kiwis. Une petite voix me susurre tout de même que ce régime-là pourrait finir par me lasser. Il lasse déjà un certain nombre de… de réfugiés. J’ai entendu Adela, hier soir, qui s’en plaignait à Liam, disant qu’elle paierait pour de simples brocolis et haricots verts. Je veux bien la croire, mais je n’en suis pas encore là. Adela est espagnole. J’aime son visage bronzé et ses yeux foncés-froncés, qui mettent en valeur le caractère d’une déterminée de nature. Elle et Liam ont été les premiers à se rencontrer ici et, au bout de ces deux mois de cohabitation, on sent la force des liens qui les unissent. J’ai même noté qu’ils dorment dans la même hutte… Pourtant, en journée, ils ne montrent rien de leur supposé couple. Comme si dans cet environnement malsain, ils avaient décidé de protéger à cent pourcents leur intimité. Liam n’est pas spécialement un beau mec, avec son visage pâle, parsemé de taches de son, en lame de couteau. Sa tignasse rousse, flamboyante, fait écho à la mienne et lui donne l’aspect d’un diablotin futé et charismatique. Si j’ajoute qu’il est vif et plus costaud qu’il n’y paraît, on tient un bon client pour le poste de chef. Les autres l’écoutent, hormis peut-être le clan de Column, blond longiligne, sportif, aux yeux d’un bleu acier. C’est le principal concurrent de Liam à ce « poste » de leader. Avec Aran, son indéfectible allié, un garçon plutôt avenant d’origine thaïlandaise que Column aurait sauvé dans la plaine, environ un tiers du camp se range, de façon muette pour l’instant, à ses côtés. Oscar, lui, a choisi de suivre Liam. Sa stature physique aurait pu le désigner chef, mais il ne le souhaite visiblement pas. J’apprécie Oscar, je crois que c’est lui le plus intelligent de tous. Kadd apprécie Oscar et Oscar a placé sa confiance en Liam. C’est donc tout naturellement que Kadd et moi nous nous sommes tournés vers Liam.

Ce qui m’a étonné, c’est que nous ne sommes que cinq filles. Notre kidnappeur est drôlement sexiste. Hormis Adela et Léna, j’ai donc également croisé Miyuki et Karol ; l’une est japonaise, l’autre tchèque. Kadd et moi sommes les seuls originaires de la même ville. Nous sommes également les seuls qui nous connaissions avant d’être aspirés par le golem limaille. Peut-être la théorie de Kadd est-elle exacte : peut-être que l’un de nous deux – plutôt que forcément lui – ne devrait pas vivre cet enfer. Et si c’était moi ?

Hélas, on peut se poser autant de questions que l’on veut, on n’a aucun élément de réponse. On a tous l’impression que bientôt va survenir un événement important, peut-être en raison de l’atmosphère poisseuse, lourde des alentours du volcan, et que cet événement nous donnera quelques clés de compréhension.

En attendant, le volcan me fascine. Je l’ai observé grâce aux jumelles de Fouad, dont la hutte est collée à la mienne. Il est muet depuis ses deux ans. C’est le seul qui, sur son smartphone possède une fonction clavier. Il peut y écrire ce qu’il souhaite faire partager. C’est ainsi qu’il m’a raconté en quelques mots pourquoi il est muet. Sa mère, un peu trop bavarde, avait contrarié les plans d’un brigand de Marrakech qui, pour se venger, avait fait couper la langue de son enfant. Lui, donc. Il n’a qu’un souvenir flou de cette torture, mais je devine qu’il en est resté marqué à jamais. Il est extrêmement jovial, et pourtant, je suis certaine que son deuxième prénom est « Méfiance ».

Une bonne partie de la journée, je traîne donc devant le ponton, à observer le labyrinthe sur lac qui me fait de plus en plus songer à un réseau d’oléoducs entrelacés de façon aléatoire. Quant aux jumelles de Fouad, puissantes, elles me permettent d’observer les flancs du volcan. J’y discerne des constructions métalliques, pareilles à des hangars ou des habitations, qui s’étagent par niveau. Rien ne semble y bouger, même si, une fois ou deux, j’ai cru apercevoir des drones circuler au-dessus de ce que j’appelle les « villages », trop flous malgré tout pour que je m’en fasse une idée plus concrète. En règle générale, il sont enfoncés dans les flancs et en grande partie dissimulés par une végétation assez dense et le brouillard gris qui les cerne. Pour l’œil inattentif, les villages pourraient même passer totalement inaperçus.

Pour l’instant, cependant, le volcan n’est pas ma priorité. Je m’intéresse davantage au labyrinthe. Les portes qui y mènent, sur le ponton, sont là pour une bonne raison que personne, jusqu’à présent, n’a découvert. Je compte bien être la première !

À l’aide des jumelles, je balaie tout le réseau, qui s’évase lentement en approchant de l’autre rive. A priori, un seul conduit débouche là-bas. Une fois dedans, j’imagine qu’il faut découvrir le bon chemin, sous peine de… de quoi d’ailleurs ? De mourir ? De faire machine arrière ?

Kadd vient me rejoindre au bord de l’eau alors que je suis en pleine observation. Fouad et Oscar l’accompagnent. À leur mine harassée, ils reviennent de la cueillette du jour et visiblement le fardeau était lourd. Kadd me le confirme, avec un certain sens de l’exagération :

On a ramené au moins trois cent kilos de bananes. La découverte du jour. Tout le monde est ravi.

Il m’en lance une, qui atterrit près de mes genoux. Je me relève après l’avoir saisie.

Où ?

A cinq kilomètres à l’est, me répond Oscar. On s’est dangereusement rapprochés de la barrière de fumée. Mais aucun pépin à signaler. Et toi, tu fais quoi avec les jumelles de Fouad ?

J’observe. Le labyrinthe. J’ai eu une idée.

Fouad, Oscar et Kadd tendent l’oreille. Tous les trois m’interrogent du regard. Comme ils restent de marbre, j’embraye :

Il faudrait cartographier le réseau. Le mémoriser. Si jamais on doit entrer un jour là-dedans, autant mettre toutes les chances de notre côté.

Faut en parler à Liam, me suggère Oscar.

Comment comptes-tu t’y prendre ? rebondit Kadd, tandis que Fouad secoue la tête avec un léger sourire à la commissure des lèvres.

J’en parlerai à Liam, bien sûr. Ensuite, comment cartographier tout ça… Faut que j’y réfléchisse. On n’a ni papiers ni crayons, ni copain avec des super-pouvoirs qui nous mémoriserait le réseau. Donc…

Donc, il faut le dessiner, poursuit Oscar, lisant dans mes pensées.

C’est ça, je confirme en hochant la tête. Mais comment ? Si seulement quelqu’un parmi nous avait hérité d’un papier et d’un crayon…

Je vois bien une solution, intervient Kadd.

Je relève la tête vers lui. Fouad et Oscar en font de même. Je l’interroge aussitôt :

Laquelle ?

On pourrait se servir d’une large feuille d’arbre, type paulownia. J’en ai vu sur le chemin quand on est venu avec Oscar la première fois au camp. C’est juteux comme feuilles, on peut y tracer des lignes avec un bâtonnet, laisser sécher. Et voilà, tu as ta carte.

Je ne sais pas si Kadd le voit, mais mes yeux s’illuminent soudain et je lui saute au cou, en couinant :

Tu es un génie, Kadd ! Je le savais !

Kadd rougit et essaie de se libérer de l’étreinte avec quelques rires. Fouad et Oscar entrent dans la danse et nous entourent de leurs bras, comme pour nous étouffer. On finit par se retrouver tous dans l’herbe, essoufflés, mais contents. Une fois tout le monde calmé, je reprends le fil de notre discussion :

Va falloir monter une expédition demain, pour aller récolter des feuilles. Et juger de leur solidité. Parce que si elles se déchirent au moindre mouvement du bâton…

Dans mon souvenir, elles sont assez élastiques, dit Kadd. Mon oncle tenait une pépinière, j’allais lui filer un coup de main l’été. Je connais quelques plantes, du coup.

Je ne veux pas jouer les père Fouettard, mais j’aimerais quand même qu’on en discute avec Liam, insiste Oscar. Les décisions du groupe doivent être prises ensemble, pour le bien de tous. Ne nous emballons pas. Il y a le Conseil, ce soir, on émettra l’idée. Je suis certain que tout le monde sera d’accord.

J’acquiesce d’un signe de tête. Oscar voit juste, parle avec intelligence. Il a raison, je soumettrai l’idée à Liam pendant le Conseil.

7.

Tout le monde est réuni en cercle près du brasero. Le feu crépite doucement, et sa lumière joue timidement sur les visages des vingt-quatre garçons et filles qui attendent que Liam ouvre la séance, ce qui ne tarde pas à arriver. Il commence à être tard et quand la nuit tombe, en raison de la chape grise qui couvre toujours le ciel, il devient difficile de se repérer dans le camp.

Liam compte les présents et constate que personne n’est absent.

Comme tout le monde est là, commence-t-il, nous pouvons ouvrir la séance du Conseil.

Des murmures, auxquels je ne participe pas, gonflent dans les rangs quelques secondes avant que Liam ne les interrompe :

Pas besoin d’ordre du jour. Il ne s’est pas passé grand chose aujourd’hui. Jaïro a observé un drone, rien de bien neuf. Oscar, Kadd et Fouad ont rapporté des centaines de bananes, ça nous changera de l’ordinaire. Miyuki et quelques autres ont posé les nasses dans le lac tout à l’heure, on les relèvera demain matin? Des volontaires ?

Tjitji l’aborigène – qui vivait à… Munich – Karol et Anatoli l’ukrainien lèvent la main. Puis Aran et Column. Oscar a beau prétendre qu’ils sont souvent de mauvaise volonté, je n’ai encore jamais pu en juger.

Très bien, on a cinq volontaires. Ce sera suffisant. Merci les gars.

Liam effectue un travelling de la tête et observe les visages de tous les réfugiés un par un. Il s’arrête finalement sur moi.

Oscar m’a dit que tu avais une question à poser au Conseil, Sol.

Comme ce n’est pas une question, j’approuve du menton.

Oui. Je pense que l’on devrait cartographier le réseau sur le lac.

Cartographier ? interroge Tjitji, ses pupilles d’un noir profond dilatées comme deux soucoupes.

C’est bien cela. Vous serez d’accord avec moi si je dis que ces tunnels artificiels sont les seuls moyens d’accéder au volcan. Vous ne me contredirez pas si je vous rappelle que le réseau a tout l’air d’être une sorte de labyrinthe. Et vous ne m’en voudrez pas de penser qu’un jour ou l’autre, on sera peut-être amenés à l’emprunter, pour une raison x ou y.

Qu’est-ce que t’en sais, la rouquine ? lance Column, d’une voix agacée. Il continue sur sa lancée : On ne connaît rien aux règles de ce fichu pays, rien de ce volcan, on ne sait pas pourquoi on nous a tous déporté dans cet endroit digne d’un bagne, on ne sait pas ce qu’on attend de nous, pourquoi on a ces smartphones et ces combinaisons à la con. Je crois que tu m’as compris : on ne sait rien, parce que rien ne se passe. C’est comme si ceux qui nous ont amenés ici ne s’intéressaient plus du tout à notre sort. Alors bon, pourquoi cartographier ce machin ? Au mieux, tu vas attirer le regard des puissances qui nous ont parqué ici comme des animaux. Et, tu vois, je n’ai pas l’impression qu’elles soient très cool.

J’entends de nombreuses voix s’élever autour de moi. Des voix qui s’insurgent, d’autres qui contredisent Column à renfort de grands gestes. La tension monte d’un cran, soit contre moi, soit contre Column. Assise près de Kadd, je garde bouche close. Je ne pensais pas qu’une simple petite question soulèverait un tel débat. Débat que je ne comprends pas.

Du calme, le poulailler ! hurle soudain Liam, excédé et les joues empourprées. Laissez Sol continuer à nous parler de son projet. C’est quand même pas demander la lune !

L’autorité du jeune irlandais fonctionne à merveille. Toutes les voix s’éteignent, les derniers murmures se dissolvent dans l’air et Liam reprend :

Comment veux-tu procéder ? Personne n’a de papier ou de crayon.

J’explique alors l’idée de Kadd, j’évoque les feuilles de paulownia, et l’astuce toute simple que Kadd a suggérée.

C’est n’importe quoi, dit un gars dont je n’ai pas retenu le prénom. Restons tranquilles. Peut-être qu’on sera libérés.

Je suis d’accord avec Carito, appuie Column.

Moi aussi ! s’exclame Aran, tel le perroquet accroché à l’épaule de son maître.

Et pourquoi ne pas dépouiller un arbre de son écorce ? demande Karol, comme s’ils n’étaient pas intervenus. Ce serait encore plus simple et Xiang a une machette.

Mine de rien, je suis ravi de voir que Karol se range à mes côtés. Et, surtout, son idée est excellente. Xiang, un chinois discret, le plus grand du groupe après Oscar, tourne la tête vers moi, puis vers Karol.

Je ne m’y oppose pas. Mais je ne prête pas ma machette. Je découperai l’écorce moi-même.

Et, rebondit Karol, les bords du lac fourmillent de petits cailloux noirs charbonneux. Voilà tout trouvés les crayons pour tracer les plans du labyrinthe !

Ohé ! s’énerve Column en se relevant d’un trait. Il se place vivement devant le brasero et lève les bras face au groupe. Vous êtes tous cinglés ! Et vous allez tous nous faire tuer !

Column, intervient Liam, je comprends tes réticences. Mais si nous n’agissons pas, et là-dessus Sol a tout compris je crois, nous risquons de mourir ici. De je ne sais quoi. D’oubli, de faim, de peur. On est groupés, c’est vrai. On se sent plus forts et hors de danger quand on est tous ensemble, c’est encore vrai. Mais, sérieusement, qui n’a pas envie de se tirer d’ici, d’avancer ?

Le silence tombe sur le camp. Une chape de plomb s’abat sur le groupe. Moi y compris. Je ressens comme une vague de sentiments, troubles, qui m’assaillit petit à petit, lentement mais sûrement, et j’ai peur soudain qu’elle me submerge et me fasse perdre les pédales. Je respire un bon coup. Kadd pose une main sur mon épaule. Derrière moi, le souffle d’Oscar se perd dans mes cheveux. Étonnamment, ça me calme un peu.

Pendant ce temps, Liam et Column s’entre-regardent, et chacun, je peux l’affirmer avec certitude, a un fusil dans l’œil. Non, décidément, ces deux-là ne s’apprécient pas du tout. Et c’est euphémisme. La situation, entre eux, est beaucoup plus explosive que je ne l’imaginais. En deux mois, les deux garçons ont accumulé des rancœurs et des tensions. Et leur trop plein d’énergie négative doit se sentir à deux kilomètres à la ronde.

C’est Kadd qui rompt le silence.

Si chacun a son plan portatif du labyrinthe, ce serait encore mieux, et équitable. On pourrait copier le réseau sur vingt-cinq planchettes.

C’est simple, lui répond Liam en lâchant enfin Column des yeux, on va soumettre cette idée au vote. On l’a déjà fait pour organiser le rationnement et la fabrication des huttes. On passe donc l’idée de Sol, améliorée par Karol, au vote. La majorité l’emporte. Point. Qui est pour ?

Liam lève lui-même un bras. Timidement, d’autres suivent sont mouvement, dont moi, Kadd, Oscar, Fouad et Karol, bien sûr. L’irlandais fait le compte, à voix haute. Quand il a fini, un sourire satisfait s’affiche sur son visage.

Seize pour, neuf contre. La proposition de Sol est donc acceptée.

C’est le signal de la fin du Conseil. Tout le monde rejoint sa hutte, commentaires à la bouche. Des rires accompagnent des râles. Column grogne quelque chose d’incompréhensible à Aran, qui lui tapote le dos pour le calmer. Quand je rejoins ma propre hutte, accompagné de Kadd et d’Oscar, je croise la route de Column. Il me regarde, la bouche pincée. Puis il se détourne avec du dédain plein les yeux.

Je reste un instant immobile et songeuse.

Bien. Je crois que c’est gagné : ce type me déteste !

Puis, après avoir souhaité bonne nuit à Kadd et Oscar, je rentre dans ma hutte, m’allonge sur ma couche de branchages. Même si mes pensées vagabondent et s’interrogent un moment, et malgré l’inconfort de mon matelas de fortune, je m’endors rapidement.

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À propos de Thomas Geha

Ecrivain / Littératures de l'imaginaire. Voir tous les articles par Thomas Geha

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