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Suites Apocalyptiques (13) : Le monde selon Minos

Le monde

selon Minos.

16 février 2017

Jérémy Vergonnes, trente-deux ans, survit à un grave accident de la route. Il devient paraplégique. Son épouse, elle, décède sur le coup, tout comme leurs deux enfants en bas âges.

18 novembre 2018

La guerre est officiellement déclarée entre les Etats-Unis et la Russie, après un discours halluciné de Donald Trump. Le jeu d’alliances et d’accords internationaux se met en place dans un mouvement de panique général.

20 décembre 2020

Jérémy, qui fut ingénieur informaticien, vivote des aides diverses et variées, les seules que propose un gouvernement empêtré dans le conflit mondial.
Jeremy n’a plus de famille proche, après la mort de sa mère en 2019, et ne parvient pas à sortir de sa dépression. Il ne peut empêcher la culpabilité de l’étreindre. Il n’a pas tort, ce jour-là, quand sa famille est morte, il avait un peu bu, un peu fumé, et son épouse ne voulait pas qu’il conduise. Qui plus est, la France, après des accords nébuleux avec Vladimir Poutine, s’est retirée du conflit international mais reste sous la menace de la Russie, qui a déjà « rallié » (c’est le terme officiel) à lui une grande majorité des pays d’Europe de l’est.

2025-2026

Une rumeur insistante, prenant pour une fois le pas sur les rapports quotidiens de la presse sur la guerre, dans une période dite de « positions », enfle dans les médias mondiaux : des aliens auraient pris contact avec l’Humanité. Après plusieurs mois de débats, de Unes tapageuses, d’articles pseudo-scientifiques, philosophiques et politiques, de manifestations, de coups d’éclats divers, le soufflé retombe. Aucun alien n’a été signalé, nulle part.

2026

Néanmoins, le darkweb continue d’être abreuvé de témoignages édifiants, audio, vidéos, écrits. Un groupuscule du nom de AliensOUT apparaît, puis semble disparaître tout aussi vite.
Fin 2026, le darkweb n’existe plus. Les gouvernements associés depuis les accords de paix entre la Russie et les Etats-Unis en 2025, ont réussi à brider et cadenasser les réseaux « souterrains » à l’aide de nouvelles technologies révolutionnaires.

2027

Après la mort de Vladimir Poutine, à la surprise générale, Nalvany prend sa succession en Nouvelle Russie et devient le premier dirigeant d’un gouvernement mondial issu des débats de réflexions internationaux qui se sont succédé après l’armistice.

3 février 2027

Aujourd’hui, à l’hôpital, les médecins ont donné un espoir à Jérémy. Celui de remarcher, celui de sortir de son fauteuil, qui lui cloue le corps, mais aussi l’esprit. De nouveaux procédés existent, grâce à la nanorobotique qui permettrait de rafistoler sa moelle épinière sectionnée, de la reconnecter au reste de son corps. Seulement, il s’est endetté, toujours plus. Son RVC, Régulateur de la Vie Citoyenne, qu’il porte sur lui au quotidien comptabilise sa dette citoyenne. Même s’il guérit, il devra travailler pour la société, et pour un salaire trois fois inférieur aux minimas accordés par le gouvernement en place après la guerre. C’est la règle. Il bénéficie des aides sociales, il doit tout rembourser en redevenant actif. Il travaille bien, trois jours par semaines, à la gestion des réseaux sociaux d’une P.M.E, mais son salaire est ponctionné de dizaines de remboursements mensuels obligatoires. À la fin du mois, comme son compte est en négatif, il alimente aussi sa dette. S’il accepte l’opération, sa dette explosera une nouvelle fois. Il la refuse donc.

8 juin 2028

Jérémy, toujours plus dépressif, toujours plus pauvre et endetté, se rend une fois par semaine dans ce bar, le Cagliostro, où il aime boire un jus d’orange frais. Il remarque une jeune femme, de dix ans au moins sa cadette, une jolie petite brune aux traits fins, la peau mate éclatante de jeunesse. Son regard généreux croise parfois celui, terne – du moins c’est ainsi que celui-ci se voit – de Jérémy. Chaque fois, il baisse les yeux, comme honteux. De toute façon, elle semble d’un tout autre niveau social, ne porte pas de RVC au cou, et il est étrange, finalement, de la croiser dans ce genre de lieu bon marché, où le jus d’orange frais – le vrai, pressé – n’est de toute manière pas à la carte. À chaque fois, elle est absorbée dans son I’holog, que ses doigts manipulent avec une délicatesse de fée, une dextérité de musicienne.

15 juin 2028

C’est le jour où Jérémy et Sofia se parlent pour la première fois, au Cagliostro.

Juin 2028

Sofia est originaire du Salvador, mais s’est installée en France pour ses études. Elle songe à rester, parce qu’elle adore l’Europe et la France en particulier. Elle a 28 ans, et a repris les cours après la guerre.
Jeremy tombe aussitôt amoureux. Mais son état de santé l’oblige à ranger ses pensées dans un tiroir mental fermé à triple tour.

Août 2028

Plusieurs associations, dans le monde, s’inquiètent de la disparition de ceux que l’on appelle les « estropiés de guerre ». Différentes rumeurs courent à ce sujet de l’euthanasie secrète généralisée et ordonnée par le gouvernement mondial jusqu’aux abductions aliens. Toujours est-il que le Gouvernement Mondial nie toute implication, ordonne une enquête officielle. Dans le même temps, les disparitions diminuent, voire cessent.

Octobre 2028

Jeremy et Sofia se sont rapprochés. Ils se retrouvent sur beaucoup de sujets, politiques notamment, mais aussi humains. Jeremy se sent revivre auprès de Sofia, à qui il parle de l’accident et qui semble ne pas voir son handicap comme tel. Ou tout du moins, celui-ci n’est pas un frein à une relation plus poussée.

Décembre 2028

Jeremy et Sofia passent Noël ensemble. Jeremy avoue ses sentiments. Le visage de Sofia s’épanouit dans un large sourire et ils s’embrassent pour la première fois.
Et pour la première fois depuis l’accident de voiture, malgré ses problèmes financiers toujours plus importants, Jeremy se sent heureux.

Janvier 2029

Sofia et Jeremy parlent sérieusement de mariage. Elle aimerait cependant – et lui aussi – qu’il remarche. Les nouvelles technologies, toujours plus performantes, le permettent. Il faut donc trouver une solution à moindre coût, pour ne pas étrangler Jérémy avec sa dette. Sofia dit connaître des médecins, au Salvador, qui l’opéreraient en échange d’une reconnaissance de dette bien moindre que celles prévues en France. Il suffit juste de signer une décharge qui stipule qu’en cas d’échec, le médecin et son équipe ne peuvent être tenus pour responsable. Il autorise aussi le patient à tester d’éventuels nouveaux procédés ou nouvelles technologies de pointe, pas encore validées par les conseils d’éthique mondiaux. Même si cela lui semble un peu nébuleux, Jeremy signe le contrADN directement par internet. Le 23 janvier, lui et Sofia s’envolent pour le Salvador.

3 février 2029

Après avoir fait la connaissance du médecin, qui dirige une très belle clinique privée dans les environs de San Salvador, Jeremy se prépare à l’opération, sous l’œil attentif et énamouré de Sofia. À 19h, il est anesthésié, l’espoir et l’amour en tête.

4 février 2029

Jeremy se réveille. Il fait noir mais il entend des clameurs. Étrange pense-t-il. Il tâtonne dans le noir et se fige. Quand il se relève, il sait qu’il n’est plus lui-même. Il est autre chose.
Il s’avance dans le noir. Ses sabots résonnent dans le couloir. Une de ses cornes râpe le mur. À une quinzaine de mètres, le cercle lumineux de la sortie commence à l’éblouir. Il court vers elle, la peur au ventre, les larmes aux yeux.
Quand il entre dans l’arène, le soleil puissant qui traverse le globe l’éblouit. Les clameurs autour de lui augmentent en volume. Les travées sont remplies. D’hommes et de femmes. Et de créatures, de centaines de créatures, belles ou horribles, toutes très étranges, que Jérémy est incapable d’identifier. Et pour cause : elles viennent d’ailleurs, il le comprend.
Ses naseaux soufflent du feu. D’énormes panneaux holographiques affichent le nom des deux combattants :
JEREMY LE MINOTAURE vs [il ne peut déchiffrer ce nom]
Dans les premiers rangs, il reconnaît quelques sommités mondiales, des membres du gouvernement. Il reconnaît aussi, derrière eux, une jeune femme qu’un homme d’une trentaine d’années enlace.
Et, tandis que rentre dans l’arène une bête innommable, il voit fugitivement, sur grand écran holographique, le visage de Sofia, dont le sourire épanoui n’est plus le même que celui qu’il a connu, quelques mois plus tôt. Non, plus le même du tout.

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Texte amicalement dédicacé à Yaël Assia, pour qui, fut un temps, je pensais écrire un texte sur les corridas.

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(Suites Apocalyptiques est une série de courts textes d’ambiances apocalyptiques publiés sur mon blog, pour le faire (re)vivre un peu, à raison d’un à deux textes par semaine) (Just for fun comme on dit) ; du texte, juste du texte, pas d’image, pas d’enjolivement, juste ce qui passe par la tête)


Caroline la première girafe.

caro girafe blleue


Suites Apocalyptiques (12)

Annie.

Tout ce qui est extérieur à l’appartement ne représente qu’une seule dimension.
Annie n’aime pas y aller, tout y est si rectiligne, si vaste, tout y est tellement sans intérêt et cependant sournois.
Annie ne sort que pour les courses essentielles, et encore, de plus en plus se fait-elle livrer, directement à sa porte. Jamais plus avant que le pallier, parce qu’Annie n’apprécie pas les présences étrangères. Seul son beau chat noir sans nom peut prétendre à vivre chez elle. Son espèce considère uniquement ses propres dimensions et se fiche des perceptions humaines, réelles ou imaginaires ; son chat se fiche donc complètement des dimensions qu’Annie perçoit et utilise chaque jour que sa vie fait.
Son appartement est un imposant labyrinthe de treize pièces, sur trois étages magnifiés par un parquet Versailles et des boiseries luxueuses. La bâtisse date du dix-huitième siècle, mais peu importe, au fond. Si l’appartement regorge de dimensions, c’est parce qu’Annie les a trouvées – quoique parfois ce fût l’inverse. Sans doute a-t-elle un don, l’a-t-elle tout le temps eu : jeune fille, elle disparaissait parfois des jours entiers, sans que personne ne comprenne comment. Annie ne se souvient plus très bien des endroits où son esprit la guidait, elle ne pourrait affirmer qu’elle s’en allait physiquement, elle ne pourrait affirmer qu’elle était capable d’oublier le monde ou de se faire oublier de lui, elle ne sait rien expliquer, n’a jamais voulu – ou même su – le faire.
Elle découvrait simplement des failles et les palpait mentalement. Elle y glissait un doigt, puis une main et, si elle le désirait à la fin, son corps entier.
Dans son appartement de treize pièces, elle a recensé sept cent vingt failles, vers sept cent vingt dimensions différentes. Ces sept cent vingt dimensions, elle en est consciente, regorgent elles-mêmes de failles qu’elle pourrait exploiter, qu’elle pourrait explorer ; mais à quoi bon ? Et pour quoi faire ? Son esprit demeure celui d’une femme qui souhaite une seule chose, par obligation : que tout soit ordonné et à sa place, pour qu’elle puisse se tenir en équilibre et vivre dans cet univers qui nous a placés là, petits pions modestes, insignifiantes particules de vie dans le grand tout.
Les dimensions d’Annie, cependant, ne sont que chaos et chaque nouvelle faille découverte menace son équilibre. C’est pour cette raison qu’elle limite ses sorties dans ce qu’elle appelle la Grande Dimension Humaine, c’est pour cette raison qu’elle préfère inévitablement maîtriser son foyer, sorte de poupée russe dimensionnelle. Vous voyez ? Non ? Pour Annie, chaque pas est un calcul, chaque calcul mesure un trajet, aussi court soit-il, définit et redéfinit une configuration spatiale, dimensionnelle ; pour Annie, un placard vide n’est pas vide, et si vous n’y découvrez aucune assiette, verre ou couvert, peut-être sont-ils rangés ailleurs, dans  une des sept-cent vingt poches dimensionnelles de son appartement, que son esprit à murées pour empêcher des extérieurs trop différents des nôtres de venir encombrer, noyer, envahir, ou même détruire la dimension humaine. Ce n’est pas qu’Annie soit une héroïne, elle s’en fiche de l’être, même par hasard ; elle a souvent peur et si elle mure les dimensions, c’est pour ne plus ressentir cette terreur qui la saisit à chaque instant de sa vie ; pas par désir de sauver la dimension humaine.
Les « poches » sont donc comme des pièces et Annie dit toujours, quand on le lui demande, que son appartement comprend sept cent trente-trois pièces. Elle n’a pas découvert de nouvelle poche depuis longtemps : la dernière se logeait dans un gros trou de pointe sur le cadre d’une fenêtre. Ce n’est pas la plus étrange. Une autre se trouve par exemple dans la cuvette des toilettes, qu’elle n’utilise plus qu’après moult vérifications. Une autre encore cherchait à aspirer la réalité d’Annie par un trou d’aération découpé dans une plinthe : quand elle s’en était rendue compte, l’air, ses meubles, son parquet Versailles, son chat même, se distordaient autour d’elle. Heureusement, au dernier moment, elle était parvenue à murer cette dimension et avait pu bénéficier d’une nouvelle pièce où elle entreposait désormais de vieux tableaux de famille – ceux de sa grand-mère maternelle, quelle avait tant chérie.

Vue du dehors, elle amuse, elle est l’excentrique, Annie (et son chat), jusqu’au jour, à l’aube de la vieillesse, où elle disparaît.

Personne ne saura pourquoi, personne n’aura rien su, pas même le chat pourtant coupable : il a griffé un nœud dans le bois d’une cloison, et un orifice a pris la place du nœud tombé au sol. Quand Annie passe par là, son esprit, comme toujours, cartographie l’appartement, et tout est ordonné et à sa place.
Pourtant, elle bute sur le chat, glisse sur le sol, près du nœud décroché de la cloison. D’une main, elle inspecte ce morceau de bois qui ne devrait pas être là. Alors, elle voit le trou et ressent la dimension, derrière, forte et sauvage. Comme à son habitude, elle va devoir l’explorer et la murer. La sept cent trente-quatrième pièce. Mais quand une langue énorme, baveuse, la happe et l’aspire…
Où.
Où est Annie, désormais, dans cet univers de poupées russes ?

                                                                      *

Le chat blanc hurle à la mort après une semaine seul, trop seul, dans le grand appartement de treize pièces vides. Ses deux derniers repas sont déjà lointains. Il hurle devant une porte, la principale, celle qu’Annie franchissait peu. Le chat voudrait – voudrait tant qu’il en lacère le bois de ses griffes vigoureuses – qu’on lui ouvre la porte, celle qui l’empêche d’accéder à une autre dimension dont il se fiche éperdument ; mais il a faim.

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Suites Apocalyptiques (11)

À une heure, il naît.
À deux heures, il est.
À trois heures, il sort du berceau.
À quatre heures, il tente de se lever, haut.
À cinq heures, il vacille.
À six heures, il marche, vrilles.
À sept heures, il observe à l’entour.
À huit heures, il court.
À neuf heures, il apprend.
À dix heures, il comprend.
À onze heures, il mémorise
À midi, il temporise
À treize heures, il reprend
À quatorze heures, il se répand
À quinze heures, il s’étend
À seize heures, il domine.
À dix-sept heures, il culmine.
À dix-huit heures, il a mauvaise mine.
À dix-neuf heures, il fourmille.
À vingt heures, il vacille.
À vingt-et-une heures, il tente de se relever
À vingt-deux heures, il est couché,
À vingt-trois heures, il tremble de peur.
À minuit – hé ! – il meurt.
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