Caroline la première girafe.

caro girafe blleue


Suites Apocalyptiques (12)

Annie.

Tout ce qui est extérieur à l’appartement ne représente qu’une seule dimension.
Annie n’aime pas y aller, tout y est si rectiligne, si vaste, tout y est tellement sans intérêt et cependant sournois.
Annie ne sort que pour les courses essentielles, et encore, de plus en plus se fait-elle livrer, directement à sa porte. Jamais plus avant que le pallier, parce qu’Annie n’apprécie pas les présences étrangères. Seul son beau chat noir sans nom peut prétendre à vivre chez elle. Son espèce considère uniquement ses propres dimensions et se fiche des perceptions humaines, réelles ou imaginaires ; son chat se fiche donc complètement des dimensions qu’Annie perçoit et utilise chaque jour que sa vie fait.
Son appartement est un imposant labyrinthe de treize pièces, sur trois étages magnifiés par un parquet Versailles et des boiseries luxueuses. La bâtisse date du dix-huitième siècle, mais peu importe, au fond. Si l’appartement regorge de dimensions, c’est parce qu’Annie les a trouvées – quoique parfois ce fût l’inverse. Sans doute a-t-elle un don, l’a-t-elle tout le temps eu : jeune fille, elle disparaissait parfois des jours entiers, sans que personne ne comprenne comment. Annie ne se souvient plus très bien des endroits où son esprit la guidait, elle ne pourrait affirmer qu’elle s’en allait physiquement, elle ne pourrait affirmer qu’elle était capable d’oublier le monde ou de se faire oublier de lui, elle ne sait rien expliquer, n’a jamais voulu – ou même su – le faire.
Elle découvrait simplement des failles et les palpait mentalement. Elle y glissait un doigt, puis une main et, si elle le désirait à la fin, son corps entier.
Dans son appartement de treize pièces, elle a recensé sept cent vingt failles, vers sept cent vingt dimensions différentes. Ces sept cent vingt dimensions, elle en est consciente, regorgent elles-mêmes de failles qu’elle pourrait exploiter, qu’elle pourrait explorer ; mais à quoi bon ? Et pour quoi faire ? Son esprit demeure celui d’une femme qui souhaite une seule chose, par obligation : que tout soit ordonné et à sa place, pour qu’elle puisse se tenir en équilibre et vivre dans cet univers qui nous a placés là, petits pions modestes, insignifiantes particules de vie dans le grand tout.
Les dimensions d’Annie, cependant, ne sont que chaos et chaque nouvelle faille découverte menace son équilibre. C’est pour cette raison qu’elle limite ses sorties dans ce qu’elle appelle la Grande Dimension Humaine, c’est pour cette raison qu’elle préfère inévitablement maîtriser son foyer, sorte de poupée russe dimensionnelle. Vous voyez ? Non ? Pour Annie, chaque pas est un calcul, chaque calcul mesure un trajet, aussi court soit-il, définit et redéfinit une configuration spatiale, dimensionnelle ; pour Annie, un placard vide n’est pas vide, et si vous n’y découvrez aucune assiette, verre ou couvert, peut-être sont-ils rangés ailleurs, dans  une des sept-cent vingt poches dimensionnelles de son appartement, que son esprit à murées pour empêcher des extérieurs trop différents des nôtres de venir encombrer, noyer, envahir, ou même détruire la dimension humaine. Ce n’est pas qu’Annie soit une héroïne, elle s’en fiche de l’être, même par hasard ; elle a souvent peur et si elle mure les dimensions, c’est pour ne plus ressentir cette terreur qui la saisit à chaque instant de sa vie ; pas par désir de sauver la dimension humaine.
Les « poches » sont donc comme des pièces et Annie dit toujours, quand on le lui demande, que son appartement comprend sept cent trente-trois pièces. Elle n’a pas découvert de nouvelle poche depuis longtemps : la dernière se logeait dans un gros trou de pointe sur le cadre d’une fenêtre. Ce n’est pas la plus étrange. Une autre se trouve par exemple dans la cuvette des toilettes, qu’elle n’utilise plus qu’après moult vérifications. Une autre encore cherchait à aspirer la réalité d’Annie par un trou d’aération découpé dans une plinthe : quand elle s’en était rendue compte, l’air, ses meubles, son parquet Versailles, son chat même, se distordaient autour d’elle. Heureusement, au dernier moment, elle était parvenue à murer cette dimension et avait pu bénéficier d’une nouvelle pièce où elle entreposait désormais de vieux tableaux de famille – ceux de sa grand-mère maternelle, quelle avait tant chérie.

Vue du dehors, elle amuse, elle est l’excentrique, Annie (et son chat), jusqu’au jour, à l’aube de la vieillesse, où elle disparaît.

Personne ne saura pourquoi, personne n’aura rien su, pas même le chat pourtant coupable : il a griffé un nœud dans le bois d’une cloison, et un orifice a pris la place du nœud tombé au sol. Quand Annie passe par là, son esprit, comme toujours, cartographie l’appartement, et tout est ordonné et à sa place.
Pourtant, elle bute sur le chat, glisse sur le sol, près du nœud décroché de la cloison. D’une main, elle inspecte ce morceau de bois qui ne devrait pas être là. Alors, elle voit le trou et ressent la dimension, derrière, forte et sauvage. Comme à son habitude, elle va devoir l’explorer et la murer. La sept cent trente-quatrième pièce. Mais quand une langue énorme, baveuse, la happe et l’aspire…
Où.
Où est Annie, désormais, dans cet univers de poupées russes ?

                                                                      *

Le chat blanc hurle à la mort après une semaine seul, trop seul, dans le grand appartement de treize pièces vides. Ses deux derniers repas sont déjà lointains. Il hurle devant une porte, la principale, celle qu’Annie franchissait peu. Le chat voudrait – voudrait tant qu’il en lacère le bois de ses griffes vigoureuses – qu’on lui ouvre la porte, celle qui l’empêche d’accéder à une autre dimension dont il se fiche éperdument ; mais il a faim.

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(Suites Apocalyptiques est une série de courts textes d’ambiances apocalyptiques publiés sur mon blog, pour le faire (re)vivre un peu, à raison d’un à deux textes par semaine) (Just for fun comme on dit) ; du texte, juste du texte, pas d’image, pas d’enjolivement, juste ce qui passe par la tête)


Suites Apocalyptiques (11)

À une heure, il naît.
À deux heures, il est.
À trois heures, il sort du berceau.
À quatre heures, il tente de se lever, haut.
À cinq heures, il vacille.
À six heures, il marche, vrilles.
À sept heures, il observe à l’entour.
À huit heures, il court.
À neuf heures, il apprend.
À dix heures, il comprend.
À onze heures, il mémorise
À midi, il temporise
À treize heures, il reprend
À quatorze heures, il se répand
À quinze heures, il s’étend
À seize heures, il domine.
À dix-sept heures, il culmine.
À dix-huit heures, il a mauvaise mine.
À dix-neuf heures, il fourmille.
À vingt heures, il vacille.
À vingt-et-une heures, il tente de se relever
À vingt-deux heures, il est couché,
À vingt-trois heures, il tremble de peur.
À minuit – hé ! – il meurt.
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quelques nouvelles pour plus tard :)

Quelques news ici, puisque tout se décante petit à petit sur mes futures publications : Je ne suis pas pressé, comme vous pouvez le remarquer, mais j’ai des choses qui aboutissent tout de même ! Donc, cette année vous pourrez découvrir, en sword & sorcery, les premières aventures de Pic Caram & Hent Guer. Les deux premiers textes devraient paraître dans l’anthologie d’un gros festival parisien…et seront reprises en épisodes numériques (chez un éditeur dont je ne dévoile pas l’identité), jusqu’à la conclusion des aventures de mes deux personnages (il devrait y avoir 6 épisodes en tout). Je continue dans la fantasy, d’ailleurs, puisque l’an prochain, a priori au premier semestre, je publierai un nouveau roman dont je ne dévoilerai rien du tout, seulement que je voulais revenir à du FUN, après quelques mois éprouvants au bout desquels, hélas, ma famille a perdu un membre cher. Donc, du fun, du fun, du fun. On n’a qu’une vie… Hormis ça, j’écris actuellement une élégie de SF ultra-secrète qui sera illustrée, si tout se déroule comme prévu, par l’artiste (exceptionnelle, si vous ne connaissez pas, je suis admiratif de son travail depuis longtemps) Anna Boulanger (https://le-tripode.net/livre/anna-boulanger/labsence), j’ai eu son accord. Mais ça risque de prendre du temps. L’éditeur est a priori déjà trouvé, donc yapluka (je ne voulais pas proposer ce projet à Anna sans avoir d’éditeur) !

Sinon, des projets, des projets, des projets, j’en ai à la pelle, mais il faut trouver le temps et j’en ai de moins en moins avec la librairie et les cours à l’université, notamment.

Cela dit, j’essaie de continuer mes « Suites Apocalyptiques » postées ici ou par mail, j’essaie d’en écrire une cette semaine !

Bonne journée à tous !

Thomas