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(Ré)vision apocalyptique. La ferme.

Avec le Fou, nous sommes les premiers surpris. Deux granges remplies de bottes de foin nous apportent quelques odeurs directement venues d’un passé trop oublié. Plus loin, en bas du champ en pente où nous restons encore immobiles, un ensemble de ferme aux tuiles rouges, surmonté de cheminées fumantes, nous étonne autant qu’il nous pétrifie. Encore plus loin, derrière, un massif boisé intact s’étale sur une centaine de mètres. Les arbres ont toutefois égaré leurs feuilles, mais je ne saurais dire si cette perte est un signe saisonnier, ou un stigmate de la destruction. Ils vivent, c’est certain, à l’écart des tempêtes de cendres, des blizzards de feu, des souffles glacés et soudains de la nuit. Ils vivent dans nos quatre yeux. Peut-être n’est-ce qu’un détail, mais il a le goût du réel. Il m’est arrivé de penser, ces derniers temps, que seul l’esprit a des comptes à rendre à la réalité mais que rien, pourtant, ne l’y oblige.

Je crois que le Fou nous trouve à manger. Je crois que je trouve à manger pour tous les deux quand le Fou est en crise ; et parfois quand il ne l’est pas. Il n’y a aucune vérité, du moins je n’en vois pas. Il regarde le ciel, tout en marchant de ce pas léger, presqu’effacé qu’il affectionne, car sa présence en ce monde est une anomalie. Parce que la mienne aussi. Je songe que ma vie se dérobe dans les lambeaux d’un rêve insensé, abscons ; je songe que notre voyage nous guide vers un obscur passage où la réalité finira de se dissoudre. Le croyez-vous possible ?
Alors ce corps de ferme ? Que fait-il là ? Et ces odeurs ? Sont-elles une faille à mon coma ?
Je regarde le Fou. Ses cheveux longs restent collés à ses joues émaciées et comme enduites de charbon. Mais ses yeux vifs croisent les miens. Il incline la tête.
Nous descendons dans l’herbe mouillée vers ce mirage collectif. Les brins semblent crisser sous mes pieds nus, chatouillent les chevilles plus qu’ils ne m’éraflent. Je repense à mon frère. Il aurait aimé les couleurs vives, les odeurs merveilleuses du foin coupé, la fumée de la cheminée, celle d’un feu maîtrisé, rassurant. Il aurait aimé la chaleur à venir d’un logis accueillant. Il aurait aimé…
Un chien aboie. Je sursaute. Le Fou se place devant moi, dans un geste instinctif, protecteur.
Un chien aboie. Je ne sursaute pas à ce deuxième assaut auditif. Je ne sais qu’en penser. L’animal reste invisible, son aboiement a quelque chose de mort.
C’est idiot, je pense. Comment un aboiement pourrait-il donner cette illusion de mort ? Peut-être, d’ailleurs, n’est-ce pas une illusion mais simplement une impression, indélicate, morbide. Un morceau d’humeur qui s’échappe de moi et rejoint la réalité de cette ferme vers laquelle nous avançons.
Puis le chien apparaît. Sa ligne me remémore celle des braves labradors à la langue pendante et me rappelle le temps passé avec notre mère, dans ce pré en face de la maison familiale, où l’on faisait courir notre gentille Pomme, un golden retriever qui adorait remonter, les pieds dans l’eau, le courant du ruisseau qui longeait le pré. Je ne pense plus très souvent au passé. Je ne veux pas et je crains le sommeil pour cette raison. Mon inconscient aime à me ramener à une époque où tout allait pour le mieux, loin de la silhouette dentelée de montagnes brunes, rongées par les flammes, ou des nuages compacts et étouffants et noirs, ou des brouillards brûlants, ou de la terre acide qui ronge la corne des pieds.
Non, je ne suis pas comme Pomme, je n’aime pas remonter le courant. Je n’y trouve que la souffrance de la beauté enfuie.
Le chien s’approche de nous, d’une démarche mécanique. Il s’immobilise et s’assoit. Comme nous le regardons sans bouger, il se remet à quatre pattes et nous invite à le suivre, d’un étrange mouvement de tête, que peut-être j’ai imaginé.
Nous descendons jusque dans la cour. Une ampoule électrique s’allume automatiquement ; sa lumière légèrement orangée baigne le visage du Fou. Le chien s’arrête au bord d’un carrelage en tomettes hexagonales, aux motifs spiralés rouge-sang. Se fige plus qu’il ne s’arrête. Deux ombres, dans un mouvement lent et synchrone, passent devant une fenêtre éclairée et, bientôt, la porte d’entrée s’ouvre sur deux frères jumeaux, d’une quarantaine d’années, aux visages plus lisses qu’une vitre, et, cela me saute aux yeux, à la peau presque translucide. J’ai l’impression que si je plisse les yeux, je pourrai discerner le cerveau dans ces crânes peu fournis en cheveux. Et soudain, de l’homme le plus à droite, j’entends :
— Bienvenue à la ferme autonome de Rondcombe. Une visite vous coûtera la modique somme de vingt cinq euros. Douze pour les moins de dix ans.
Et le jumeau de renchérir :
— Veuillez s’il vous plaît passer votre biopuce à l’autoscan.
Le Fou envoie un pied en avant et défonce le thorax d’un jumeau, qui s’effondre contre la carrée de porte. Sa posture désarticulée me paraît inepte.
— Agression de type 10, annonce d’une voix terne l’homme toujours debout. Vous encourez une peine de deux ans de prison. Veuillez reculer et attendre l’arrivée des…
Un coup de poing interrompt sa tirade. Lui aussi s’effondre et le Fou se jette dessus. Il lui arrache la tête, qu’il propulse contre un mur.
Il n’y a rien ici. Non, il n’y a rien et d’un coup, le chien se dissout dans les tomettes, tout comme le corps des jumeaux.
Il n’y a rien ici. La maison se défragmente à une vitesse folle, en petites particules invisibles et silencieuses, dans un réflexe d’auto-protection. Les nanorobots qui composent l’endroit vont tous se réfugier dans une ruche, installée on ne sait où. Elles commençaient à fleurir avant la fin. Même la forêt disparaît. Le Fou s’acharne dans le vide, en rage comme jamais. Je ne peux comprendre ses motivations, qui vont au-delà de ma compréhension. Peut-être ressent-il une grande déception. Il ne m’en dira rien.
Quant à moi, si j’éprouve un regret, c’est bien pour cette odeur de foin à jamais disparue. Tant pis, adieu mon frère.


Suites Apocalyptiques (Hors Série #4) : Coprins des voies.

Coprins des voies.

Il pleut sur la planète bleue. 

C’est une nuit sombre où la lune pleine danse lentement avec les ombres. Il pleut sur la planète bleue, du haut de nuages gris-noir scrupuleux, dans un silence de vie suspendue. On pourrait, un peu partout où l’obscurité règne, imaginer des rêves se matérialiser, des rêves calmes et simples, sans dangers. Les cycles sont heureux sur la planète bleue.

La canopée frémit en douceur. Un vent mollasson la secoue, comme pour aider respectueusement chaque petite goutte à trouver le sol et c’est peut-être bien le cas.

Il pleut sur la planète bleue mais, quelle étrangeté, seulement à cet endroit : une agréable forêt de pins à son extrémité nord, de hêtres, de chênes et de châtaigniers en son centre jusqu’aux marges sud, là où cette histoire se déroule. Elles ne sont habitées que d’animaux communs, participants naturels à l’écosystème, qui vivent, se nourrissent et meurent. Jamais de maladie, toutefois, car il n’y en a plus ; seulement de vieillesse, d’accidents, ou de prédation car c’est ce que propose désormais l’hybride nature.

La planète bleue est belle et il pleut uniquement pour que s’élèvent à la lisière et dans les chemins creux les coprins plissés et leurs ombrelles à lamelles. Autrefois, en un temps sans intelligence raisonnée et globale, ils apparaissaient fragiles et éphémères, petits et gris, nus au monde, voués à disparaître aussitôt nés. Rien ne justifiait qu’ils sortent de terre, rien d’autre que le hasard de la terre qui forme la vie comme un mystère. Où trouver de la logique ? Comment comprendre l’évolution, y compris celle de l’intelligence, sinon comme le simple fait d’un hasard improbable ?

Il pleut au sud de la forêt sur les talus, les chemins et, tels des missiles pointant le nez hors des silos, des pieds minces se forment et grandissent, s’affinent encore jusqu’à ce que des ombrelles, belles ombrelles à stries gris métal, d’abord cônes et campanules, prennent leur apparence finale. Le silence bâillonne la forêt. Les coprins seuls s’entendent pousser et rien d’autre n’a d’importance. Alors, comme poussés vers le haut, comme si la gravité était perturbée, les coprins s’arrachent sèchement de la terre grasse, les ombrelles tournent sur elles-mêmes, sans bruit, dans un mouvement de plus en plus rapide. Les coprins forment alors, encore près du sol orphelin mais déjà microcicatrisé, une nuée d’étonnants et graciles papillons de nuit dont le gris métal luit aux rayons puissants d’une lune approbatrice. Dans un même mouvement soudain, un mouvement éphémère d’une beauté folle, les coprins s’envolent ensemble en deux temps, d’abord au-dessus des talus, puis de la canopée qui encore frémit pour d’autres raisons que la pluie et le vent. Un moment, ils stagnent dans les hauteurs fraîches, hésitant entre la terre matricielle et le ciel étoilé de promesses ; ils attendent, comme si un regard oublié allait leur parvenir. Il reste un vague souvenir, plus atavique qu’important, des mains et des esprits qui, un jour lointain, ont joué avec les mystères de la vie mais brûlé leur terre et disparu. 

Comme rien ne vient ni ne viendra, dans un rai à peine perceptible, sondes soudain pressées, les coprins plissés rejoignent l’espace et ses replis ; se détachent de la planète bleue ou il ne pleut plus.

Peut-être trouveront-ils des réponses à la fin.

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(Suites Apocalyptiques est une série de courts textes d’ambiances apocalyptiques publiés sur mon blog, just for fun comme on dit) ; du texte, juste du texte, pas d’enjolivement, juste ce qui passe par la tête et c’est toute la mycologie qui en subit les conséquences !

Les textes des Suites Apocalyptiques ne sont pas libres de droits, mais rien ne vous empêche de les partager sur les réseaux sociaux, en citant les sources d’une manière ou d’une autre.

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